À l‘heure où l’égalité Femme – Homme est de plus en plus prônée dans les médias et les politiques, certaines inégalités demeurent très prégnantes. Les situations dans lesquelles les parents hommes ou femmes, se retrouvent seuls à élever leur(s) enfant(s) au quotidien permettent de mettre en lumière certains stéréotypes qui continuent à imprégner la perception de la famille en France, notamment en matière de parentalité. Ainsi, les mères restent les interlocuteurs privilégiés des professionnels quels qu’ils soient (santé, école, etc.), alors que les pères restent souvent cantonnés à un rôle secondaire. Dès lors, comment font les pères qui s’occupent de leur(s) enfant(s) sans la médiation quotidienne de la mère ?

Dans le cadre d’une recherche doctorale menée sur le rôle parental des parents solos, plusieurs éléments relatifs à la paternité solo ont été identifiés. Certains pères enquêtés déclarent être “sous surveillance“ au quotidien. Conscients de leur situation familiale “hors-norme“, ils doivent démontrer quotidiennement qu’ils ont les compétences parentales suffisantes pour être de “bons“ parents au quotidien, bien qu’ils soient des hommes. Cette surveillance des pères solos serait liée aux craintes de l’institution judiciaire à confier la résidence quotidienne à un homme seul (Le Collectif Onze, 2013 ; Nagy, 2016). Dans une étude récente, la sociologue Veronika Nagy a montré combien le rôle de la remise en couple et de l’entourage paternel pouvait jouer dans les demandes de « temps en plus » de la part des pères (2016). Ainsi, la sociologue explique que « dans les discours judiciaires des hommes qui demandent une résidence principale, une résidence alternée ou un droit de visite et d’hébergement élargi, leur capacité à bien s’occuper de l’enfant n’apparaît pas comme étant de nature strictement individuelle, mais comme passant aussi par une personne-relais, comme si la paternité s’exerçait aussi à travers ce tiers […] qui est toujours une femme » (ibid., 2016, p.112).

Bien que la garde leur ait été attribuée, la plupart des pères rencontrés vit dans l’appréhension d’une remise en cause de ce jugement. Cette inquiétude et ce contrôle sont également présents chez les pères dont l’ex-conjointe n’a pas entamé de démarches pour réviser le mode de garde.


Le  » bon père »

Au-delà de ce constat, c’est la figure du “bon“ père qui se dessine. « Ce “bon père“ n’est pas un père en solitaire, mais un homme dont la paternité est soutenue, encadrée par et mise en lien avec la parenté » (ibid., 2016, p.121). La présence de la nouvelle compagne dans le cas des pères étudiés par Veronika Nagy est perçue par la justice comme un élément « stabilisateur » du père célibataire. Selon la sociologue, « un des intérêts majeurs du procédé consistant à souligner l’existence du nouveau couple réside assurément dans le fait qu’il permet de tenir à bonne distance les stéréotypes associés à l’homme célibataire (vie sexuelle débridée, soirées alcoolisées à répétition, hygiène douteuse, désordre domestique, etc.), dont la figure est d’emblée potentiellement dangereuse et inquiétante du point de vue de l’intérêt de l’enfant. En somme, tout se passe comme si la conjugalité faisait des hommes de meilleurs pères en leur faisant adopter des mœurs plus “civilisées“, c’est-à-dire en les transformant en adultes responsables et dignes de confiance » (ibid., 2016, p. 116). Bien que la garde leur ait été attribuée, la plupart des pères rencontrés vivent dans l’appréhension d’une remise en cause de ce jugement. Cette inquiétude et ce contrôle sont également présents même chez les pères dont l’ex-conjointe n’a pas entamé de démarches pour réviser le mode de garde. Joël (44 ans, deux enfants) exprime cette angoisse quotidienne que son ex-femme, lorsqu’elle aura retrouvé une stabilité, veuille « reprendre les enfants » pour l’atteindre lui. Cette situation de père solo étant peu commune en France (15 % en 2011), les pères rencontrés perçoivent la rareté de leur situation et, par conséquent, le caractère “exceptionnel“ du type de garde dont ils ont bénéficié. Ils essaient de maintenir les conditions de vie les plus “normales“ possibles pour éviter tout ce qui pourrait être utilisé à leur encontre (décrochage scolaire, problèmes comportementaux, etc.) et remettre en cause la résidence quotidienne à leur domicile.

« Après, il y a le problème de la surveillance, on n’a jamais droit à l’erreur. Quand une mère se trompe, on aura plutôt tendance à dire ‘‘la pauvre, c’est difficile’’. Alors que si un père fait une erreur, on peut lui retirer la garde »

Thomas, 41 ans, un enfant

La peur de perdre la résidence

L’étude menée par le Collectif Onze sur les jugements aux affaires familiales insiste sur le fait que « pour les juges, décider que les enfants résideront chez le père contre ce qui se fait habituellement relève bien de ces choix un peu difficiles à faire, en se fondant sur les seules pièces des dossiers et interactions d’audience. L’enquête sociale [alors] est manifestement un bon moyen pour mieux connaître la configuration éducative sur laquelle il faut trancher, puisqu’elle permet, avant tout, de s’assurer que la résidence chez le père est, une fois n’est pas coutume, préférable à la résidence chez la mère » (Le Collectif Onze, 2013, p. 199).  

Certains pères solos enquêtés expriment une différence de traitement entre les hommes et les femmes : « Après, il y a le problème de la surveillance, on n’a jamais droit à l’erreur. Quand une mère se trompe, on aura plutôt tendance à dire ‘‘la pauvre, c’est difficile’’. Alors que si un père fait une erreur, on peut lui retirer la garde » (Thomas, 41 ans, un enfant). La plupart des pères rencontrés, qui ont en charge de jeunes enfants et plus particulièrement des filles, font part de situations qu’ils n’avaient pas anticipées lorsqu’ils ont obtenu la résidence quotidienne. Lorsque Joël a débuté sa vie en solo avec ses deux enfants, il s’est rendu compte que sa situation de père seul suscitait des interrogations et des soupçons de la part des autres parents : « Tiens, un exemple flagrant, c’est quand ma fille me disait ‘‘papa, je vais dormir chez une copine’’, je disais ‘‘Oui, pas de problème’’, et que ma fille arrivait en pleurant en me disant ‘‘la maman, elle ne veut pas, parce que tu es un papa tout seul et qu’elle ne te connaît pas’’. Et c’est des choses qu’on n’imagine pas, et bien je lui ai dit ‘‘Tu dis à la maman que, si elle veut, on va boire un café, ici, et puis je me présente’’. Donc voilà, je l’ai fait, et les mamans ont accepté après. Je ne leur ai pas raconté ma vie mais je leur ai dit ‘‘voilà, j’élève mes deux enfants’’, et puis, elles ont vu comment ma fille était avec moi aussi. Donc, ça, c’était un problème oui » (Joël, 44 ans, deux enfants). La situation de Joël élevant seul ses deux enfants, est perçue comme sortant de l’ordinaire et suscite curiosité et méfiance. Suite à cet événement, Joël a mis en place une “stratégie“ qui consiste à rencontrer à son domicile les mères qui se posent des questions et à répondre à leurs interrogations. Il doit « faire ses preuves » de « bon parent ». Après cet incident, Joël a pris conscience des craintes inhérentes à son statut de père solo et a anticipé de possibles sources de problèmes en installant un mitigeur : «J’ai installé un robinet mitigeur dans la douche, […] ça s’est passé dans la foulée des mamans qui avaient un doute sur un papa tout seul avec ses enfants, […] je me suis dit ’‘je vais installer un mitigeur pour qu’elle puisse se doucher toute seule’’. Parce qu’il ne s’agirait pas, qu’en rentrant au collège, on lui demande : ‘‘Alors comment ça se passe une journée ?’’, ‘‘Papa me douche’’ ; […] On ne sait jamais ». 

Doutes et méfiances

Tous les pères ayant une fille à charge ont fait mention des doutes et de la méfiance, dont ils sont l’objet. La dimension sexuelle du parent gardien est davantage présente lorsqu’il s’agit du père. On retrouve le lien évoqué par Veronika Nagy, entre homme célibataire et mœurs plus libres. Cette défiance à l’égard des hommes est liée à la façon dont les politiques familiales et publiques ont été construites. Dans une publication récente, l’INSEE soulignait que les transformations « des modes de vie conjugaux [que connaissent actuellement les pays européens et notamment l’augmentation du nombre de familles monoparentales] a participé à redéfinir le rôle de chacun dans le couple, rompant ainsi avec le modèle classique de l’homme assumant seul la responsabilité financière de la famille et de la femme s’occupant exclusivement des enfants. Par exemple, en 2008, seul un Danois sur dix pense qu’un « père n’est pas aussi qualifié qu’une mère pour s’occuper des enfants. Et c’est parmi les pays scandinaves et du nord de l’Europe que le rejet de l’affirmation « un enfant a besoin d’un père et d’une mère pour être heureux » est le plus fort. Ces opinions vont de pair avec une plus forte proportions de pères seuls : 22% des familles monoparentales norvégiennes, par exemple, sont composées de pères seuls non veufs, soit deux fois plus qu’à l’échelle européenne » (Le Pape, Lhommeau et Raynaud, 2015, p. 32).

Alexandra Piesen, Docteure en Sociologie et chercheuse associée au Cerlis.