Dans son livre L’art d’élever des enfants (im)parfaits, le pédopsychiatre Patrick Ben Soussan invite les parents à être plus indulgents avec eux-mêmes et à moins prêter l’oreille aux discours et aux sermons de plus en plus présents sur l’éducation, en acceptant l’idée de son imperfection et en minimisant l’impact de ses erreurs. Rencontre.

Pourquoi ce livre ?  

Dr Patrick Ben Soussan : D’abord, je ne cherche pas à dédramatiser, car cela voudrait dire que ce que les parents vivent est dramatique. Or, ce n’est pas la cas. Mais il me semble qu’il y a un flot d’inquiétudes grandissant des parents à l’égard de leurs enfants qu’il convient de borner. Il y a quelques années, en tant que pédopsychiatre, je recevais dans mon cabinet des gens en prise avec des histoires de vie très lourdes, des problèmes de transmission, des modèles névrotiques graves et envahissants. Depuis, la consultation chez le psy est devenue presque banale dans la vie de tout enfant, au moindre trouble du comportement et ce dès le plus jeune âge : parce qu’il a fait pipi au lit, qu’il ne dort pas à trois mois, parce qu’il ne sourit pas ou ne regarde pas comme il faut, parce qu’il parle mal ou qu’il a eu une mauvaise note en maths… Bref, tout cela témoigne d’une insécurité parentale de plus en plus marquée et d’une sollicitude anxieuse toujours plus grande à l’égard de ses enfants. 

Comment l’expliquez-vous ?

Dr Patrick Ben Soussan : Le monde a beaucoup évolué. On reçoit tellement d’informations, la sollicitude est si développée avec tous les outils à notre disposition que beaucoup sont perdus. Aujourd’hui, la demande de plus en plus fréquente chez les parents porte sur la recette : Il nous faut la bonne technique, la bonne recette pour que cela marche ! On imagine qu’on pourrait avoir la bonne réponse à toutes les questions instantanément et à tout moment. On devrait donc passer son temps à gérer le réel et le quotidien de nos enfants avec des livres, des cours, les réseaux sociaux, les blogs, les forums Internet ou des applications pour apprendre à reconnaître les pleurs d’un bébé, s’il a faim, s’il a mal… À un moment, il faut arrêter. En tant que pédopsychiatre, on voit déjà certains effets en retour. Les parents viennent nous voir en disant qu’ils ont lu le bouquin d’un tel ou d’une telle, qu’ils ont fait comme il ou elle avait dit. Cela a marché pendant un jour ou deux, et puis tout a recommencé comme avant. Et là, c’est comme si le livre avait validé leur incapacité à être parent de cet enfant-là. Et là, c’est beaucoup plus préjudiciable, car l’échec revient sur soi. « Ce livre, qui fait la promotion d’une recette immanquable pour avoir un bon enfant, me démontre que je ne suis pas un bon parent» «Pourquoi je me suis raté ? Qu’est ce que j’ai fait ? Si je n’ai pas réussi, c’est que je suis un mauvais parent».

Ces ouvrages ne trouvent en rien grâce à vos yeux ?

Dr Patrick Ben Soussan : Dans les bibliothèques et les librairies, les textes fondateurs de la psychanalyse ont été peu à peu remplacés par ces ouvrages de développement personnel, où l’on vous dit que vous pouvez devenir de meilleurs parents et avoir les plus beaux enfants de la terre en suivant des recettes. Pour être réussie, notre vie de parents devrait donc désormais être gérée par de nouveaux gourous-experts en périnatalité et en parentalité qui vont nous dire, en gros, ce qu’on doit faire et comment on doit le faire. Et l’un des éléments majeurs de ces méthodes, c’est cette convocation incessante du bien, du bonheur, l’idée que tout va s’arranger, qu’on va trouver les bons moyens. Or, la psychologie bienveillante, c’est une crème vieille comme le monde. On le sait depuis longtemps que ça se passe beaucoup mieux avec son enfant quand on le traite bien, plutôt que mal. Pas besoin d’une IRM fonctionnelle ou d’un dosage du cortisol pour cela. On le sait que dire « Mon chéri comment s’est passé ta journée », c’est différent que « Sale gosse qu’est ce que tu as encore fait aujourd’hui ! ». C’est du bon sens, rien que du bon sens. 

C’est un peu caricatural, non ? 

Dr Patrick Ben Soussan : Le problème, c’est que ce modèle de bienveillance outrancière – qui va dans le sens de la critique qui est faite à la psychanalyse depuis plusieurs années – est un vrai déni des pulsions animales, agressives de l’humain. Quand on est parent, il y a parfois des moment de haine, inversement proportionnels aux moments d’amour d’ailleurs. Vouloir à ce point annihiler toute potentialité de conflit est une erreur. Car l’enfance, c’est le trouble, le poil à gratter, l’interrogation immanquablement permanente de tout un tas de choses qui sont chez nous, des assurances, des moments d’histoire, des fondations… L’enfant a cette capacité d’ébranler l’adulte qui n’est plus un enfant. C’est ça le sel de l’enfance : nous pousser à nous remettre en question, interroger qui nous sommes et où on en est, ce que l’on fait. Si on laisse de côté cette dimension-là – qui est obligatoirement conflictuelle, et qui n’est pas tant entre l’adulte et l’enfant, qu’entre l’enfant et l’enfant que l’adulte a été – on se prive d’une vraie richesse. Aujourd’hui, beaucoup prônent un modèle de société de consommation en mode Carrefour, je positive! où le beau, le bon seraient partout. Il faut arrêter, cela n’empêche pas le mauvais d’être là. 

On va forcément faire le lien avec les violences éducatives ordinaires. Quelle est votre position sur la question ?

Dr Patrick Ben Soussan : J’ai un postulat péremptoire là-dessus : Pas touche ! On ne touche en aucun cas au corps de l’enfant. Pour moi, c’est un territoire à sanctuariser, un monde privé, une intimité à préserver. Par contre, je ne vois pas en quoi la parentalité positive protègerait de l’agressivité qu’on peut avoir à l’égard de son enfant. Quand un conflit éclate entre l’enfant et ses parents et que la colère monte, il faudrait dire « Mon chéri, à ce moment précis, je ne suis pas disponible. Je me sens envahi.e par des émotions négatives, je te propose un temps de répit. Tu pars dans ta chambre cinq minutes. Et moi, je vais ailleurs et on en rediscute après». C’est du pipeau ! Jamais, on ne traite une solution comme ça. Le gamin va vous regarder avec des yeux énormes, en pensant que vous n’êtes pas dans votre état normal. Et surtout, ça ne marchera pas !

« Il faudrait que tout le monde soit cette personne dont on vient de lire le livre, qui est souriante en toute circonstance, prend tout bien à la vie, tombe 8 fois et se relève 9, qui est résiliente, performante, sportive… Il faut que nous nous réalisions, que vous soyons heureux, que nous gérions notre famille parfaitement pour mettre vos enfants sur de bonnes bases. Et si on n’y arrive pas ? Qu’est ce qu’on fait ? » 

Dr Patrick Ben Soussan


Selon vous, le problème, c’est donc cette injonction perpétuelle à être parfait qui serait culpabilisante et fragilisante pour les parents comme pour les enfants d’ailleurs. 

Dr Patrick Ben Soussan : Oui. Dans le meilleur des mondes possibles « Tout le monde, il est beau, tout le monde est gentil ! » C’est ce type de perfection-là qui est recherchée. Il faudrait que tout le monde soit cette personne dont on vient de lire le livre, qui est souriante en toute circonstance, prend tout bien à la vie, tombe 8 fois et se relève 9, qui est résiliente, performante, sportive… Il faut que nous nous réalisions, que vous soyons heureux, que nous gérions notre famille parfaitement pour mettre vos enfants sur de bonnes bases. Et si on n’y arrive pas ? Qu’est ce qu’on fait ? Dans le même temps, nous sommes tous formatés par le cadre social et la société qui veut faire de nous de gentils consommateurs libéraux. 

En s’impliquant de plus en plus, certains pères craignent d’être jugés pour ce qu’ils sont ou ce qu’ils font. Or, les mêmes sont fiers de poser en super papa sur les réseaux sociaux ou les blogs… 

Dr Patrick Ben Soussan : C’est l’idée du meilleur employé du mois, affiché dans certaines entreprises. Le regard de l’autre est tellement amplifié avec les réseaux de communication actuels, qu’on est tout le temps assujetti à cette confrontation avec le réel, avec les autres et ce qu’ils sont, à ce qu’on voudrait être et qu’on n’est pas, avec ce qu’on rêve d’être un jour… Tout cela nous complique terriblement la vie. Avant, on vivait dans des villages de deux cents personnes. Aujourd’hui, le monde entier est à notre porte. On sait en temps réel ce qui se passe à l’autre bout de la planète. On ne se rend pas forcément compte combien tout cela nous assaille et nous façonne au quotidien. 

Sans parler de la place de l’ego des parents dans l’éducation de leurs enfants..

Dr Patrick Ben Soussan : Qui est colossale ! Mon enfant est un peu le prolongement de moi-même. Selon un vieux propos Freudien, l’enfant est un pseudo pole narcissique du parent, une prolongation de son amour propre. On attend à travers l’enfant, les 15 minutes de célébrité qu’on n’a pas pu obtenir soi-même. Dans le même temps, les questions mises en avant relèvent de l’estime de soi. Or on est de plus en plus défaillant, vacillant, dans l’assurance que l’on a. Plus on sait de choses et plus l’avenir semble obscurci. On s’interroge sur ce qu’on va faire, ce qu’on va devenir, ce que vont devenir nos enfants. On est perplexe par rapport aux mutations extrêmes du monde. Il y a eu des changements anthropologiques majeurs ces dernières années. Prenez l’exemple des écrans chez les touts-petits. Récemment lors d’un voyage en train, j’ai traversé trois voitures remplies de familles. Je n’ai pas entendu un seul bruit. Les enfants, parfois d’un an à peine, étaient sur les genoux de leur parents à regarder des images ou des dessins animés sur leur smartphone. Il ne faut pas se leurrer. Tout cela fait qu’on est un peu paumés. 

Alors que faire ? 

Dr Patrick Ben Soussan : Il faut arrêter de penser qu’on peut être parfait en toute circonstance, ou qu’on peut trouver les bonnes réponses dans l’instant. Si votre enfant fait une crise au supermarché devant la caisse pour un paquet de bonbons, et que vous ne parvenez pas à le raisonner, donnez-le lui et basta ! Il faut arrêter de dire, ou penser qu’on va pouvoir faire autre chose à ce moment-là, qu’on va réussir à le calmer en lui disant « Mon chéri, il y a des limites à respecter » ou « Tu sais bien qu’il y a trop d’émulsifiants dans ces bonbons !  ». La vie ne va pas s’arrêter parce que vous avez fait ça. Ce n’est pas une erreur pédagogique. Ce n’est pas un crime éducatif. Toutes les foudres de la terre ne vont pas s’abattre sur votre tête. Vous avez mal réglé un problème? Ok. Vous vous débrouillez pour faire différemment la prochaine fois. Vous trouverez toujours un moment pour lui dire dans un autre cadre « Dis donc, tu m’as pris la tête au supermarché. Ce n’est pas possible de faire ça pour un paquet de bonbons. ». Et vous pourrez en parler, voire en rigoler. Ce n’est rien. Ce qu’il faut, c’est qu’il puisse hiérarchiser les priorités, comprendre qu’il y a des choses dont on a besoin et d’autres dont on n’a pas besoin, et qu’il ne peut pas avoir tout ce qu’il veut au moment où il l’a décidé. Et vous, n’allez plus à Carrefour le samedi après-midi ! 

Que conseillez-vous aux parents qui vivent de manière perpétuelle ces conflits et n’arrivent plus à faire face ? 

Dr Patrick Ben Soussan : Comme disait Dolto, la place de l’enfant ne doit jamais être entre les parents, mais à côté, à distance dans un espace tiers, médiatisé à côté des parents. En parentalité, un des aspects primordiaux, c’est que les liens entre les adultes sont fondateurs des liens avec les enfants. Si vous n’y arrivez pas, laissez un peu vos enfants tranquilles, et occupez-vous de vous et de votre conjoint.e. ! Faites que vos enfants ne soient pas la réalisation ultime de votre vie, qu’ils ne vous laissent pas à penser qu’ils sont la cerise sur le gâteau de votre vie. Emplissez-vous d’autre chose que de vos enfants. Ceci posé, cela leur permettra également d’avoir un vrai périmètre d’exploration, d’expérience que vous allez leur permettre, car vous ne serez pas sur leur dos. Et ça c’est fondamental ! 

Ayez des passions, ayez des envies. Trouvez-vous des combats. Montrez à votre enfant qu’il y a des choses importantes dans votre vie, que vous aimez lire, écouter de la musique, sortir et échanger avec vos copains. Toutes ces confrontations inutiles pour posséder un objet ne seront plus là. Ils n’en n’auront plus besoin, car ils seront alimentés par autre chose. Il faut transmettre aux enfants des valeurs importantes. Il faut leur montrer comment vous pouvez être ravi par les choses de l’existence, mais aussi préoccupés à certains moments. Quand on interroge les enfants sur leur parents, la plupart ne connaissent pas leur métier, leur position quant à la religion, la politique, etc. Parlez avec eux, racontez-leur des choses, faites des choses avec eux. Cela vous permettra de constituer un terreau, un fond commun, qui fera que les choses tiennent. Après, il y aura forcément un jour ou l’autre, des moments de friction, des moments difficiles. 

« L’enfant est un individu  à part entière, et pas le prolongement de ses parents, un mini-elle ou mini-lui ! »

Dr Patrick Ben Soussan

D’autant que les enfants « se font un malin plaisir, plus, un devoir, de profaner nos attentes ». C’est vital pour l’enfant d’échapper un peu aux désirs de ses parents ?

Dr Patrick Ben Soussan : Oui, c’est surtout un moyen d’exister face à eux. Autour des deux ans, l’enfant est constamment dans l’opposition. Il dit « NON ! » à tout, refuse de porter ce qu’il n’a pas choisi, etc.  C’est important pour lui, même ensuite, de faire comprendre à sa mère et à son père, qu’il est un individu à part entière, et pas leur prolongement, un mini-elle ou mini-lui, et de leur dire : « Je ne suis pas toi. » Comme disait l’un des plus grands philosophes du XXème siècle, Jean Yanne, « Heureusement qu’on a des enfants… Sinon, on s’emmerderait ! ». Les enfants nous sauvent de l’ennui. Mais ils nous apportent aussi leur lot d’emmerdements, de questionnements, de disputes à l’intérieur du couple, d’interrogations personnelles. Il faut arrêter de mettre en avant le modèle de l’heureux événement. Pour les enfants, c’est la même chose. J’adore la citation d’Antonino Ferro « Un enfant sain est celui qui survit au soin de ses parents». On pourrait retourner la phrase « Un parent sain est celui qui survit aux maladies de ses enfants  ! » Bettelheim disait que le plus important dans l’adolescence « c’est de survivre…» et il rajoutait « intact ». Avoir des enfants, ce n’est pas toujours le plus beau cadeau du ciel. Ce n’est pas que du bonheur. Cela peut aussi être compliqué.

À lire : 

L’art d’élever des enfants (im)parfaits du Dr Patrick Ben Soussan, Collection 1001 Bébés – Éditions Eres. 

Propos recueillis par Hugo Gaspard – Photo © Happy Family, droits réservés.