Depuis 50 ans, une homonymie trompeuse est à l’origine d’une confusion plutôt cocace entre le pionnier de l’éducation bienveillante et le héros de la série Star Trek incarné par Léonard Nimoy. Mais est-ce vraiment un hasard ?  

Vingt ans exactement séparent la sortie du premier livre de Benjamin Spock et la naissance du personnage incarné par Léonard Nimoy dans Star Trek. Pourtant, c’est bien la simultanéité entre la notoriété grandissante du pédopsychiatre et celle de la série qui est à l’origine de cette méprise récurrente entre les deux Spock. 

Docteur Benjamin et Mister Spock

1946. Avec son livre The Common Sense Book of Baby and Child Care (traduit en France en 1952 sous le titre Comment soigner et éduquer son enfant) énorme best-seller mondial vendu à 750 000 exemplaires dès sa sortie (50 millions depuis), le docteur Benjamin Spock est le premier pédiatre à utiliser la psychanalyse pour analyser et comprendre les besoins de l’enfant. Sur la foi de méthodes empiriques, il encourageait les parents à considérer leurs enfants comme des individus à part entière et donc, tous différents, plutôt que d’appliquer des recettes toutes faites. En suivant ses conseils, des générations de parents ont donc appris à être plus à l’écoute de leurs enfants, en étant non seulement plus souples, mais aussi moins distants et plus affectueux avec eux, à une époque où l’on pensait que l’éducation était avant tout l’apprentissage de la discipline, et où l’on ne prenait pas un enfant qui pleurait dans les bras de peur d’en faire un futur tyran ! En 1966 vingt ans plus tard, est diffusée la première série Star Trek. À l’époque, son créateur, Gene Roddenberry cherchait un nom « à consonance Alien » (sic) pour son héros Vulcain, et affirme dans sa biographie, qu’il a choisi ce nom Spock par hasard. Lorsqu’il appris l’existence du pédopsychiatre, le succès de la série et celui de son personnage, rendit tout changement impossible. La confusion fut alors d’autant plus forte et tenace, que Benjamin Spock se lança dans la course à la maison blanche comme co-listier de Martin Luther King en 1968. 

Contrôle des émotions

Mais à bien y regarder, la vérité est peut-être bien ailleurs. Sans la nommer ainsi à l’époque, Benjamin Spock prônait une éducation bienveillante. Dans les années 60, la psychologue américaine Diana Baumrind a réalisé une étude comparative des différentes méthodes d’éducation, «l’autoritaire», «la laissez-faire» et «le ni-ni» mélange de fermeté et de négociation permanente. Cette voie médiane a été considérée comme la bonne pour que l’enfant se structure bien psychiquement. Au tournant des années 2000, cette méthode s’est nourrie des neurosciences pour valider que si les parents sont capables d’apaiser, de sécuriser, de consoler et d’accueillir les émotions de leur enfant, alors son cerveau se développera mieux. Dans Star Trek, on pense à tord que les Vulcains sont incapables d’émotions. En réalité, c’est tout l’inverse : non seulement, ils éprouvent des sentiments, mais ils les ressentent à la puissance 1000, n’y succombant pas qu’au prix d’une discipline mentale de fer. Quand Spock rejoint Starfleet plutôt que l’académie vulcaine, contre le souhait de son père Sarek, c’est qu’il juge qu’il ne parviendrait jamais à être considéré comme l’égal des autres élèves, en raison de son “handicap“ d’être à moitié humain. On ne saura jamais si Roddenberry mentait en disant ne pas connaître Benjamon Spock, quoiqu’il en soit, son chef de vaisseau Vulcain est bien quelque part un disciple du célèbre pédopsychiatre. N’en déplaise aux Trekkies (les fans de Star Trek), la fameuse prise de Vulcain immortalisée par Spock (pincer son adversaire à la base de la nuque pour le neutraliser) n’a heureusement jamais trouvé d’écho dans les manuels de psychologie positive. À ce jour, seul le Zohan (Adam Sandler) dans l’indispensable Rien que pour vos cheveux aura tenté de s’en servir comme méthode éducative pour calmer un enfant pris de panique à l’idée de se faire couper une oreille dans un salon de coiffure. Avec relativement peu de succès…