LE P’TIT LIBÉ EXPLIQUE L’ACTU DES GRANDS AUX ENFANTS

Chaque vendredi, l’équipe de journalistes de Le P’tit Libé se pose sur un sujet d’actualité pour le décrypter en profondeur à l’attention des enfants de 8 à 13 ans. Magazine à lire en ligne aussi ludique que pratique, accompagné de nombreux éléments de recontextualisation et de conseils de lecture, Le P’tit Libé se révèle un outil indispensable à l’heure de la lutte contre les fake news. Rencontre avec la co-créatrice du magazine, Cécile Bourgneuf –

Comment est né Le P’tit Libé ?

Cécile Bourgneuf : On a créé Le P’tit Libé, il y a trois ans. Au départ, nous étions trois journalistes et une graphiste, toutes travaillant à Libération. On a eu l’idée de créer un format qui s’adresserait aux jeunes. Aucune de nous n’avait d’enfants ou n’avait jamais travaillé dans la presse jeunesse. Après les attentats de 2015, certains médias ont rédigé des dossiers spécifiquement pour les enfants. Peut-être qu’inconsciemment, cela a été un détonateur. On a réfléchi aux thèmes qu’on allait pouvoir aborder et l’idée du personnage du P’tit Libé est venue. Le premier numéro portait sur les migrants. Il a tout de suite très bien marché. On a reçu beaucoup de mails et de retours très positifs. On a été agréablement surpris, car c’est assez rare de recevoir autant de compliments quand on est journalistes. On a surtout compris qu’il y avait une vraie attente, une vraie demande en ce qui concerne la presse jeunesse. Il n’y avait pas beaucoup d’offres numériques pour les jeunes, alors que ceux-ci sont très présents sur Internet. On a mis un peu de temps à se structurer. De mensuel gratuit, on est devenu hebdomadaire fin septembre 2017, puis payant sur abonnement en novembre. 

La force du support, c’est de proposer du contenu qui ferait un bon papier pour les adultes, mais avec des mots et des références qui parlent aux enfants.

Cécile Bourgneuf : On voulait créer ce site internet d’actualité pour les enfants en partant du principe qu’on peut tout expliquer, y compris aux plus jeunes, à partir du moment où l’on utilise les bons mots. L’idée, c’est qu’ils puissent appréhender l’actualité dont ils ont entendu parler mais qu’ils ne peuvent pas comprendre, parce qu’elle ne leur est pas adressée. On met en ligne un numéro par semaine, chaque vendredi. Et on n’aborde qu’un seul sujet. Pour nous, c’est important d’être mono-thématique, car on veut expliquer chaque sujet en profondeur et à leur hauteur. L’actualité est complexe, parfois difficile à comprendre, et c’est important de revenir à la base, d’expliquer le contexte historique, d’ouvrir sur ce qui se passe dans d’autres pays, etc.

Comment s’adapte-t-on à ce type de lectorat ? 

Cécile Bourgneuf : Au départ, c’était un vrai exercice, bien plus difficile que d’écrire un article pour les adultes. On a été confrontés à de réelles difficultés, comme le fait d’être plus synthétiques. Ce sont des réflexes que l’on acquiert avec l’habitude, mais au début, il y a un gros travail de simplifier. On se posait des questions sur quasiment chaque mot que l’on utilisait. Au delà de ça, c’est un réel plaisir, car on voit qu’il y a un rôle pédagogique à jouer auprès des plus jeunes. Certains journaux régionaux se sont mis à créer des formats pour les enfants, mais nous sommes le seul quotidien national à le faire. Pour nous, c’est très important. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes ont des discours très méfiants vis à vis des médias et peuvent facilement adhérer à des thèses complotistes. Cette réelle méfiance ne doit pas se transformer en défiance. On doit leur expliquer, leur donner les clés pour comprendre. Car si l’information est toujours plus complexe, elle est accessible partout, quand ils le veulent. Bien souvent, ils ne savent pas où chercher la bonne information, où et quelles sont les bonnes sources. Aujourd’hui, on a une vraie réflexion autour de ce qu’on propose et des sujets  qu’on veut aborder. On travaille à temps complet dessus. 

Comment se fait le choix des sujets ?

Cécile Bourgneuf : Parfois l’actualité dicte le contenu de manière assez évidente, comme lors des élections présidentielles en Russie ou avec la question du deuxième amendement aux Etats-unis, au moment de la marche anti-armes. On rebondit sur une actualité dont ils sont susceptibles d’avoir entendu parler sur les chaines d’information, mais qui n’a pas attiré plus que cela leur attention car elle ne leur est pas destinée. Quand l’actualité s’y prête moins, on aborde des sujets sociétaux, dans l’air du temps, comme le dérèglement climatique. On essaie de varier les sujets d’une semaine sur l’autre. On va essayer d’éviter des sujets trop anxiogènes ou trop compliqués deux semaines de suite, même si on ne s’interdit aucun sujet. Si on parle de la Syrie ou du harcèlement sexuel,  on abordera un sujet un peu moins lourd la semaine suivante. On décide une dizaine de jours avant la parution, et on gère un dossier dans son intégralité, chacune notre tour. On est une toute petite équipe, mais on bénéficie des forces vives d’un grand média comme Libération. On travaille en lien avec eux, notamment avec le service photo pour le choix de l’iconographie. Une fois le travail d’écriture terminé, on échange avec la graphiste pour les illustrations. On fait relire par un spécialiste du sujet à Libé et le chef du service Web, puis le jeudi par l’éditeur. On est aussi relus par un petit panel d’enfants recruté via les réseaux sociaux et à qui on envoie les dossiers par mail. Si on multiplie ainsi les relectures, c’est que l’on veut être sûres de ne pas faire d’erreur, et que tout ce qui est écrit est extrêmement clair. On essaie d’être irréprochables dans ce qu’on écrit, car on se dit qu’on n’a pas le droit à l’erreur. On travaille également avec des spécialistes que l’on sollicite sur les sujets les plus complexes, des pédopsychiatres notamment, comme pour parler de la Syrie, des migrants ou des attentats. Grâce à eux, on a compris qu’il ne fallait pas avoir un discours trop anxiogène et que la re-contextualisation permet de rassurer l’enfant.

Qui sont vos lecteurs ? 

Cécile Bourgneuf : Les 7-12 ans. Au départ, on imaginait que Le P’tit Libé se lise avec un adulte. C’était un moment pensé entre parents et enfants, ou enseignants et enfants. Au final, de 7 à 9 ans, les enfants sont accompagnés dans leur lecture par un adulte. Mais Le P’tit Libé peut se lire au delà, notamment au Collège. Comme on revient sur des sujets dont on parle beaucoup, mais que les ados, et même parfois des adultes, ne comprennent pas toujours, c’est un peu de la pédagogie utile pour tous.

Quel sujet voudriez-vous aborder ?

Cécile Bourgneuf : On voudrait refaire un sujet sur le harcèlement, sur l’égalité garçons / filles. On en parle pour les ados, mais c’est aussi important d’en parler aux plus jeunes. On est très sensibles à ces questions. Par exemple, notre personnage est asexué, ni-fille, ni-garçon. Il se transforme en fonction des dossiers. On va solliciter des femmes expertes, et pas que des hommes, pour nous répondre.Au niveau des témoignages également, si on fait un sujet sur le foot, on va aussi interroger une fille qui aime le foot. On voudrait aussi parmi les sujets plus intemporels, comme expliquer le fonctionnement de la justice ou des prisons. 

Propos recueillis par Hugo GASPARD

Credits Illustrations : Emilie Coquard, Priscilla Rungiah, Emilie Webster © Le P’tit Libé

Le numéro consacré à l’homophobie est accessible gratuitement ici 

Le P’tit Libé, chaque vendredi sur abonnement ici