On en a beaucoup parlé, la charge mentale demeure l’un des symptômes majeurs des inégalités femmes-hommes dans notre société. Mais ce poids invisible qui pèse sur les épaules de la gent féminine est-il vraiment une affaire de genre ? Comment les couples gays la gèrent-ils et comment se manifeste-t-elle dans leur foyer ?  

Texte Éloïse Bouton  Illustration Samsofy pour daron

Les courses, les listes, la lessive, le repassage, le ménage, la cuisine, les enfants le cas échéant… Les femmes en couple hétérosexuel sont souvent contraintes de devoir penser à tout en permanence pour assurer le bon fonctionnement du foyer. C’est ce qu’on appelle la charge mentale, disparité fourbe et coriace. En effet, selon l’INSEE, les femmes assumaient 64% des tâches domestiques et 71% des tâches parentales en 2010, contre 69% et 80% en 1985. Un bien timide progrès en vingt-cinq ans. Le phénomène, démocratisé depuis l’année dernière grâce à la bande dessinée Fallait demander de Emma, semble difficile à combattre tant il est imperceptible et ancré dans nos habitudes. Mais loin d’être l’apanage de l’hétérosexualité, la charge mentale existe aussi dans les couples gays. À 37 ans, Arnaud, qui vient de se séparer de son ex-conjoint après neuf années de vie commune, a découvert le concept quand une amie lui a montré la BD d’Emma, et s’est tout de suite reconnu dans son propos. « Je me suis senti un peu con pour être honnête. Je savais qu’il y avait un problème au niveau de la répartition des tâches ménagères dans mon couple, mais je n’arrivais pas à mettre des mots dessus. Et là, c’est devenu très clair. C’est moi qui me tapais toutes les corvées ingrates à la maison. » Cette prise de conscience a suscité des discussions avec son ex partenaire, sans succès. « Si je ne lui demandais pas de m’aider, il ne faisait rien. Et quand je lui demandais, ça l’agaçait, il me disait qu’il se sentait fliqué et que j’étais maniaque. Alors que tout ce que je voulais, c’est que lui aussi pense de lui-même à remplir le frigo, sortir les poubelles ou acheter du pain, sans que j’aie à le lui rappeler.». «Dans un premier temps il faut que les membres de la famille reconnaissent qu’il y a un problème de répartition et qu’ils soient volontaires pour le régler » affirme Emma. « Sinon, en plus de la charge mentale, s’ajoute un travail de négociation, de gestion de conflit et de pédagogie pour la personne qui la porte, ce n’est pas humain de devoir affronter tout ça. »

Couples gays = couples égalitaires ? 

Cependant, les couples homosexuels seraient plus heureux que les couples hétéros* et auraient une « meilleure qualité de relation » car ils se seraient davantage libérés du carcan des rôles traditionnels de genre. Cette plus grande égalité proviendrait également d’une meilleure répartition des tâches domestiques et de l’éducation des enfants, des disparités qui conduisent souvent les hétérosexuels au conflit, voire à la séparation. Pascal, 46 ans, juge qu’il est effectivement plus facile d’éviter l’écueil de la charge mentale avec une personne du même sexe, car le sujet est abordé très vite. « J’ai eu plusieurs histoires longues avec des femmes avant de vivre pleinement mon homosexualité. La principale différence entre cohabiter avec une femme et un homme est que quand j’ai emménagé avec des hommes, on a tout de suite parlé des tâches ménagères et de qui allait faire quoi. Du coup, ça évite les déconvenues après. Alors qu’avec des femmes, la question ne s’est jamais posée, comme si c’était naturel et logique qu’elles s’en chargent. Je ne veux pas faire de généralité mais en tout cas, moi, c’est ce que j’ai vécu. » 

« Je voyais mon père mettre les pieds sous la table ou mes copines dans des relations avec des mecs qui les prenaient pour des soubrettes. Ça m’a fait réfléchir autrement aux rapports de force entre hommes et femmes et  j’essaye de ne pas reproduire les schémas qui m’oppressent » Semir, 25 ans.  

Qu’on soit un couple hétérosexuel ou un couple d’hommes, vivre sous le même toit nécessite d’organiser la vie à deux et de prendre des décisions communes concernant la vie quotidienne, sans qu’aucune des parties ne se sente lésée. « J’aime bien passer l’aspirateur, ça me détend, alors c’est moi qui le fais », raconte Semir, 25 ans. « En revanche, je déteste faire la vaisselle et lui aime bien ça donc c’est lui qui s’en charge.» Le jeune homme estime par ailleurs que les gays sont moins à même de se retrouver confrontés à la charge mentale car leur homosexualité les a conduits à combattre certains clichés. « Quand tu grandis en étant homo, tu vois bien que la société n’est pas adaptée à toi. Je voyais mon père mettre les pieds sous la table ou mes copines dans des relations avec des mecs qui les prenaient pour des soubrettes. Ça m’a fait réfléchir autrement aux rapports de force entre hommes et femmes et j’essaye de ne pas reproduire les schémas qui m’oppressent. »

« C’était moi la femme, donc moi la bonniche »

Au-delà de ce tableau optimiste, certains couples gays se retrouvent confrontés aux mêmes pièges et désagréments que les autres. En outre, la charge mentale n’est pas une affaire de genre et ce n’est pas parce qu’on est homosexuel qu’on a déconstruit les schémas de domination. « Dans un couple hétéro, il se peut que certains hommes ressentent moins de charge mentale parce que c’est quelque chose qui est dévolu à la mère dans les représentations sociales majoritaires », explique Martine Gross, sociologue au CNRS. « Certaines représentations sexistes attribuent exclusivement aux femmes les responsabilités parentales au point que des hommes peuvent être traités de “papa poule“ ou de “mère bis“ et se sentir dévirilisés, s’ils se préoccupent trop visiblement de leurs enfants. Dans un couple d’hommes, il n’y en a pas un auquel la charge mentale est assignée. Dans certains couples, les deux hommes supporteront la charge mentale et penseront, anticiperont l’organisation du quotidien de l’enfant. Dans d’autres couples, un homme portera davantage que l’autre la charge mentale. Cela n’a rien à voir avec le genre. » Par ailleurs, la répartition des tâches est plus égalitaire chez les couples gays que chez les couples hétérosexuels, lorsque les revenus de chacun sont équivalents. C’est ce que démontre une enquête de 2012 menée auprès de 139 pères gays par Martine Gross avec son collègue anthropologue Jérôme Courduriès. « Si les couples hétérosexuels mettent souvent tous leurs revenus dans un compte joint, les couples gays préfèrent avoir une partie de leurs ressources dans des comptes séparés et une partie dans un compte joint », précise la chercheuse. C’est le cas de Mattieu et Bacar. « J’avais un compte commun avec mon ex et j’avais tendance à vouloir m’en occuper tout seul parce qu’il était plus insouciant que moi et on était souvent à découvert », se souvient Bacar. « Il ne me le reprochait parce qu’il disait que c’était une manière de le contrôler. C’est sûrement vrai mais il fallait bien payer le loyer et les factures ! » 

Une histoire de domination

Il faut le reconnaître, recueillir la parole d’hommes hommes gays “victimes“ de charge mentale n’est pas une mince affaire et on se heurte rapidement à un grand silence et une certaine gêne. Certains se taisent par peur d’abîmer leur amour-propre ou de casser l’image d’une certaine masculinité aux yeux de leur entourage et d’une société globalement homophobe. « Je ne me voyais pas en parler à des amis », confie Arnaud. « J’avais honte. D’ailleurs quand mes parents venaient dîner chez nous, je priais pour qu’ils ne se rendent pas compte que c’est moi qui faisais tout à la maison. » De son côté, Matthieu, quarantenaire en couple avec Bacar depuis quatre ans, voit un lien entre “rôles“ sexuels et charge mentale. « Pendant longtemps, dans mes relations, je me mettais systématiquement dans la posture de la “femme“ au sens cliché et macho du terme. J’étais toujours le plus “féminin“ des deux et à l’époque j’étais exclusivement passif sexuellement parlant. Je me souviens de certains de mes mecs qui rentraient du travail, mangeaient un petit plat que je leur avais cuisiné et tiraient leur coup. Désolé pour la vulgarité, mais il y avait un peu de ça ». Un comportement que Matthieu ne tolère plus depuis des années, depuis sa rencontre avec Bacar et l’arrivée d’un bébé dans leur foyer, né d’une GPA il y a trois ans. Arnaud, également passif, partage l’idée que le fait d’être pénétré induit inconsciemment une forme de soumission à l’autre et la prise en charge des tâches domestiques. « Pour mon ex, c’était moi la femme, donc moi la bonniche. En y réfléchissant, je me suis souvent retrouvé dans des relations où c’est moi qui prenais en charge la nourriture, les courses, le ménage, le bricolage, tout, sauf le sexe, qui était plus à l’initiative de mon partenaire. » Pour Emma, « ce n’est pas possible de cumuler autant de responsabilités chez une seule personne. Dans un couple homosexuel, ce sont d’autres critères que le genre qui vont orienter la façon dont se répartit la charge, mais ça ne veut pas dire que ça va automatiquement donner du 50 /50. »

Faire des listes

Dans un souci d’équité et pour surmonter ces obstacles, Bacar et Matthieu ont décidé d’instaurer une organisation quotidienne rigoureuse, digne d’une petite entreprise. « Après notre GPA, on a mis en place un tableau Excel et un tableau Velleda pour répartir les tâches le plus justement possible. On les réactualise toutes les semaines et quand on voit que l’un en a fait plus que l’autre, on rééquilibre », indique Matthieu. « Du coup, c’est tantôt Matthieu tantôt moi qui m’occupe du biberon, d’emmener le bébé à la crèche et de lui faire prendre son bain », ajoute Bacar. « On fait ce qu’on a à faire et il n’y en a pas un qui fait la maman et l’autre le papa. » Pour Martine Gross, cette approche dégenrée de la parentalité constitue l’une des clés pour enrayer les inégalités. « Les couples gays qui ont eu recours à une GPA et qui élèvent leurs enfants dès leur plus jeune âge sans mère sont capables d’assumer des fonctions habituellement attribuées aux mères, comme les soins aux tout-petits, le rôle nourricier, l’affection et les câlins. Les fonctions dites paternelles et les fonctions dites maternelles peuvent passer de l’un à l’autre. » Ce schéma semble porter ses fruits et malgré des débuts chaotiques, les deux conjoints ont réussi à trouver leur équilibre. « Il faut faire des listes, mettre à plat toutes les tâches et en répartir la responsabilité », abonde Emma. « Chacun s’engage à gérer son domaine, de façon correcte et régulière (ça ne sert à rien d’accepter de gérer le lave-vaisselle si la personne qui fait la cuisine doit attendre quinze jours avant de pouvoir utiliser le plan de travail ! La lenteur et la négligence sont des techniques de sabotage visant à pousser l’autre à reprendre la charge mentale de cette tâche. » 

* Étude menée auprès de 32000 individus en Australie et au Royaume-Uni, publiée dans la revue Family Relations en décembre 2017

Éloïse Bouton est journaliste, autrice et militante féministe, spécialisée dans les questions de genre, les féminismes et le hip hop. Elle est également la fondatrice de Madame Rap, premier média en France dédié aux femmes dans le hip hop.

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