La masculinité telle qu’elle est promue aujourd’hui par la société ne semble plus correspondre aux réalités et au quotidien de beaucoup d’hommes. Comment déconstruire ce modèle oppressant pour en proposer d’autres ? En repensant les notions de consentement, de désir et de performances de genre, des hommes remettent en question ces stéréotypes et démontrent qu’un autre homme est possible. 

TEXTE : Éloïse Bouton – ILLUSTRATION : Séverine Métraz pour daron

Vous l’aurez remarqué, la parole des hommes est omniprésente dans notre monde, souvent au détriment de celle des femmes. Mais ce qui est moins visible est que certaines paroles masculines restent difficiles à faire entendre. C’est en partant de ce constat que D’ de Kabal, cofondateur du groupe Kabal, qui a marqué la scène rap durant les années 1990, auteur, metteur en scène et «chercheur en écrit et oralité », décide d’explorer la notion de déconstruction du masculin. Après avoir écrit plusieurs spectacles sur le sujet, dont L’homme-femme / les mécanismes invisibles en 2015, il lance en février 2016 des Laboratoires de déconstruction et redéfinition du masculin par l’art et le sensible, groupes de paroles non-mixtes réservés aux hommes, à Bobigny, en Seine-Saint-Denis, où il vit, puis à Villetaneuse (93), Kourou, en Guyane et Fort-de-France, en Martinique. Dans ces laboratoires, qui s’achèvent en fin d’année par une restitution artistique, les participants échangent sur les questions de l’intime, du désir et réfléchissent à se débarrasser des injonctions de la société qui définiraient « un vrai homme » pour construire un « homme véritable », en phase avec sa sensibilité profonde.

« Nous avons un problème avec la définition violente et sectaire, du “vrai homme“ dans laquelle nous avons grandi, qui exclut les sensibilités trop fines, encourage l’émulation de “meute“ et  la concurrence agressive entre pairs » Arnaud, 42 ans

La masculinité et son lot de clichés

Mais pour déconstruire la masculinité et le masculin, déjà faut-il savoir de quoi on parle. En effet, cette notion rebattue n’est pas aussi limpide qu’elle y paraît.  Pour Raewyn Connell, sociologue australienne et professeure à l’université de Sydney connue pour ses travaux sur les thématiques des rapports de genre et son ouvrage Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie (Ed. Amsterdam, 2014), la masculinité, ou LES masculinités, comme elle les définit, sont « un modèle de pratiques sociales associé à la position des hommes dans un système de relations de genre », qui concerne « le langage et l’identité », mais aussi « les relations de pouvoir, économiques et l’attachement émotionnel et inclut le comportement « masculin » des femmes, qui n’est pas uniquement défini par les caractéristiques biologiques. »

Hormis les stéréotypes les plus récurrents (les hommes sont plus forts physiquement que les femmes, moins sensibles et doivent assumer les responsabilités financières ou la sécurité du foyer), ces derniers se retrouvent également confrontés à des clichés en lien avec l’intime et la sexualité. « En tant qu’homme noir, ce que j’entends le plus souvent est que les hommes ont toujours envie d’avoir des rapports sexuels et ont des pulsions qu’ils ne peuvent pas contrôler », témoigne D’ de Kabal. « Cette idée sert à certains hommes pour se dédouaner, mais construit aussi un mythe autour de la sexualité masculine. » Une autre injonction récurrente consiste à poser l’hétérosexualité en tant que norme implicite, excluant de fait toutes les autres orientations sexuelles comme non viriles.  « Les hommes doivent construire leur sexualité sur le fait qu’ils doivent pénétrer. S’ils sont pénétrés, ils ne peuvent donc pas être des hommes. » Nabil, 34 ans, qui a rejoint le labo de Bobigny début 2017, raconte que ces attentes implicites ont mis en péril plusieurs de ses relations. « Le cliché le plus fréquent est celui du Maghrébin, costaud, musulman, qui vient de cité, alors que je ne suis même pas pratiquant. J’ai connu des femmes qui s’attendaient à tomber sur un rebeu caïd macho qui allaient leur serrer la vis. Ça n’a pas fonctionné à cause de ça. »

La non-appartenance à la catégorie des hommes

Ainsi, les participants aux laboratoires se retrouvent dans leur sentiment de non appartenance à la catégorie des hommes telle qu’elle est promue par la société et dans leur rejet des diktats qui en découlent. « Nous avons un problème avec la définition violente et sectaire, du « vrai homme » dans laquelle nous avons grandi, qui exclut les sensibilités trop fines, encourage l’émulation de « meute » et la concurrence agressive entre pairs », déclare Arnaud, musicien, chanteur, compositeur et professeur de musique de 42 ans, qui participe au laboratoire de Bobigny depuis juin 2016. Pour Nabil, l’une des priorités est de se désolidariser d’une forme de connivence généralisée entre les hommes. « Par exemple, quand il y a des mecs dans une pièce et qu’une jolie fille entre, ils vont me lancer des regards complices, alors que je n’ai rien demandé. Ce sentiment de « cloud » et de codes communs existe partout entre mecs, parce que la société les a acceptés. » À l’inverse, quand il s’agit de parler de leur sensibilité ou de leur éventuel statut de victime, les hommes se retrouvent face à un vide absolu. « Il est plus facile pour un homme d’accepter d’être dominant et de se voir en bourreau », estime Arnaud. « J’ai l’impression que si les hommes avaient le droit d’être victimes sans perdre leur statut d’homme, beaucoup de choses nouvelles seraient possibles.» Sokhna Fall, thérapeute familiale, victimologue et psychotraumatologue qui travaille avec D’ sur les laboratoires, partage l’idée que la société demande aux hommes d’endosser le rôle d’agresseur plutôt que de dévoiler leur vulnérabilité. « On envoie aux garçons le message qu’ils peuvent prendre n’importe quelle position de rage ou de virilité, mais surtout pas celle de victime. Le seul espace où on leur laisse exprimer cette vulnérabilité est souvent dans une position de fils face à une mère, ce qui est problématique. Cela entraîne des réactions face à la souffrance et la blessure qui sont de l’ordre du déni, de la négation, de la surenchère ou de la bravade, et qui nourrissent la violence. »

« On envoie aux garçons le message qu’ils peuvent prendre n’importe quelle position de rage ou de virilité, mais surtout pas celle de victime. Le seul espace où on leur laisse exprimer cette vulnérabilité est souvent dans une position de fils face à une mère, ce qui est problématique. Cela entraîne des réactions face à la souffrance et la blessure qui sont de l’ordre du déni, de la négation, de la surenchère ou de la bravade, et qui nourrissent la violence.»  Sokhna Fall

Le consentement masculin, une no-go zone

En outre, les participants au laboratoire font état du tabou et de la pudeur qui caractérisent les habituelles discussions entre hommes sur la sexualité. Persuadé que l’intime constitue la clé de la déconstruction, D’ de Kabal a choisi une question simple et vaste pour amorcer la réflexion commune : «  Je leur demande « : « Vous êtes-vous un jour posé la question de votre propre consentement ? » Parce que j’ai constaté que je ne m’étais moi-même jamais interrogé sur le sujet et que j’arrivais d’une espèce de néant.  Pourtant, je suis convaincu que beaucoup d’hommes réfléchissent à comment fonctionnent leur sexualité et leur érection, ne serait-ce que pour pouvoir répondre aux injonctions du mythe. Ce qui pose question est qu’il n’existe pas d’espaces pour échanger là-dessus. » Nabil avoue ne jamais avoir interrogé son propre consentement avant l’âge de 32 ans, notamment car il ignorait où le faire et comment s’y prendre.  « En échangeant avec d’autres, j’ai mis le doigt sur des choses qu’on ne dit pas habituellement. Quand on parle de sexe entre potes, on est en mode robot, on ne parle pas de ressenti et d’émotions. Mais ce n’est pas parce qu’on en parle pas qu’on ne les vit pas. » Ces moments de réflexion lui ont notamment permis de réaliser que les écueils sexuels rencontrés au cours de sa dernière relation ne relevaient pas d’un dysfonctionnement, mais tout simplement d’un non-désir, difficile, voire impossible à formuler. « Combien de fois ça m’est arrivé de faire l’amour avec mon ex-compagne alors que je n’en avais pas envie », confie-t-il. « Je pensais avoir des problèmes sexuels parce que je n’arrivais pas à bander et j’avais la pression. Puis, on a fait un break, et j’ai eu une aventure. Tout à coup, je me suis retrouvé comme un ado avec une érection qui fonctionnait super bien. Plus tard, je me suis rendu compte qu’en fait, je n’avais pas envie. » Si les femmes peuvent désormais se questionner sur leur consentement, notamment grâce aux travaux des mouvements féministes, la réciproque masculine n’est jamais évoquée et induit tout un lot de préjugés sur le désir des hommes. Ces derniers auraient une libido en flux tendu et une envie de sexe permanente, à laquelle les femmes devraient s’adapter. « On a intégré l’idée qu’un homme qui dit non serait un homme qui a un problème », souligne Sokhna Fall. « Ce serait soit un homme infidèle s’il est en couple exclusif, soit un homme impuissant. Alors que c’est une question de désir, il y a des moments pour et d’autres non. »

« Pour apprendre à consentir, il faut déjà apprendre à non consentir. Commencer par savoir quand tu ne veux pas peut aider à trouver quand tu veux. La force de mettre du non dans un endroit où tu as tout le temps mis du oui aide à tout clarifier presque du jour ou lendemain » D’ de Kabal

Apprendre à dire non

Le problème est que le sujet étant largement tu, les hommes qui questionnent leur consentement se retrouvent démunis et manquent de pistes concrètes. Pourtant, les outils demeurent les mêmes que chez les femmes et n’ont rien à avoir avec le genre. « Pour apprendre à consentir, il faut le prendre à l’envers, et déjà apprendre à non consentir », suggère D’. « Commencer par savoir quand tu ne veux pas peut aider à trouver quand tu veux. La force de mettre du non dans un endroit où tu as tout le temps mis du oui aide à tout clarifier presque du jour ou lendemain». « Dans la sexualité, il doit y avoir zéro gêne, zéro peur, zéro dégoût, zéro honte et zéro ennui », indique Sokhna Fall. « Quand il n’y pas de consentement, on retrouve souvent un peu de ces ingrédients-là. On peut par exemple se demander : « Qu’est-ce que je ressens dans ce que je vis avec l’autre et pour l’autre ? C’est compliqué car ces discours peuvent être perçus comme vieux jeu. La question n’est évidemment pas de prôner une sexualité puritaine, mais de ne s’intéresser qu’à la relation. » Autre astuce que suggère la thérapeute, comparer son désir avec son appétit. « Il ne suffit pas qu’un plat soit bien préparé pour qu’on en ait envie, il faut aussi qu’on se sente bien avec la personne avec qui on est. Il vaut mieux manger un plat de nouilles avec son meilleur ami que de la grande gastronomie avec son pire ennemi. La sexualité, c’est un peu pareil, et ce n’est pas juste une question d’ingrédients. »

« Notre tolérance aux rapports de domination s’organise sur la différence des sexes et permet l’éternelle reproduction de la violence sexiste et de la violence tout court. »  Sokhna Fall

Une éducation à la non-domination

Les participants aux laboratoires sont formels, les réflexions initiées dans ces espaces déclenchent d’indéniables remous dans leur vie et altèrent leur comportement. En effet, ces hommes « en travail » modifient progressivement leur perception du monde et deviennent beaucoup plus sensibles aux rapports de domination, ce qui impacte leurs relations intimes. « Quand j’étais en couple, j’évitais de me retrouver dans certaines situations pour éviter les tentations », déclare Nabil. « Par problème d’ego ou de confiance en moi, j’avais besoin d’être dans la séduction, mais ça ne voulait pas forcément dire que j’avais envie de plus.  Aujourd’hui, je m’en tamponne. Je fais attention à ne pas blesser autrui, mais je n’ai plus ce besoin de plaire. »

Au-delà d’ouvrir un safe space, ces laboratoires proposent également un chemin pour sortir des rapports de force. « Ils me donnent un espoir énorme », juge Sokhna Fall. « Ils mettent à jour le fait que la violence des hommes a une histoire, celle de chaque homme, et un contexte, notre société. Car malgré tout, il existe des hommes résolument non violents. Il faut donc permettre l’accès aux histoires individuelles qui fabriquent cette violence. » À plus grande échelle, la victimologue considère que l’une des issues pour parvenir à une forme de déconstruction et à sortir de la binarité est l’éducation à la non-domination. « Notre tolérance aux rapports de domination s’organise sur la différence des sexes et permet l’éternelle reproduction de la violence sexiste et de la violence tout court. »

Une autre piste avancée par Raewyn Connell consiste à construire de meilleures relations humaines et éliminer certains éléments des masculinités existantes, comme l’affirmation de la domination, ou les modèles culturels qui empêchent les hommes d’accepter de renégocier les divisions des tâches au travail ou à la maison. La sociologue insiste néanmoins sur la nécessité d’accompagner les hommes dans cette déconstruction. « Je suis préoccupée par l’idée que « déconstruire la masculinité » en général suggère que les hommes soient laissés à la dérive sur un radeau sans boussole. Nous devons leur fournir une boussole, c’est-à-dire des directions de changement qui peuvent leur être bénéfiques, comme un programme de construction de masculinités plus démocratiques, coopératives et pacifiques. »

Texte : Eloïse Bouton – Illustration : Séverine Métraz

Le bruit de nos silences

Début 2017, D’ me propose d’animer le pendant féminin de ses laboratoires. L’idée est simple : travailler séparément avec des groupes de femmes et d’hommes avant de les réunir en mixité pour échanger. Il me propose également d’assister à un laboratoire masculin, ouvert pour l’occasion à d’autres femmes. En tant que féministe, je suis dubitative. En effet, les hommes qui s’intéressent à ces questions s’inscrivent généralement dans une démarche masculiniste. Ces groupes, clairement misogynes, prônent le retour à une masculinité primitive pour pallier à une prétendue dévirilisation des hommes opérées par des femmes qui les auraient dénaturés en s’octroyant leurs caractéristiques de genre. C’est donc avec une certaine méfiance que j’accepte de rencontrer les hommes qui prennent part à ces laboratoires. À ma surprise, j’y trouve des individus en pleine remise en question, engagés dans des formes de déconstruction à un niveau parfois bien plus avancé que certains membres de groupes féministes ou que certaines femmes pourtant en prise quotidienne avec toutes formes d’oppression. Mais surtout, je découvre des hommes hétérosexuels qui parlent de désir, d’érection et de sexualité, sans fanfaronner ou se prémunir de leurs failles derrière des postures de domination, de connivence ou d’humour gêné. Il m’apparaît alors évident que cette démarche représente un intérêt majeur, tel un miroir aux réflexions historiques sur les femmes et fait écho aux travaux féministes relatifs au consentement, au désir, et à la construction d’un soi libéré des injonctions sociétales, du regard masculin et des systèmes de domination. Au Printemps 2017, convaincus qu’il est nécessaire de partager ces pistes de déconstruction avec le plus grand nombre, nous nous lançons dans un projet de film intitulé Le bruit de nos silences. Le documentaire suit D’ de Kabal dans sa quête, qu’il poursuit en Martinique, vers ses origines, et explore son travail avec les participants des laboratoires. Le but, montrer que ces problématiques universelles dépassent largement les clivages hommes/femmes, transcendent le genre ou les différences culturelles, et qu’il s’agit là d’un « projet individuel qui ne peut que se transformer en projet de société. »

Éloïse Bouton est journaliste, autrice et militante féministe, spécialisée dans les questions de genre, les féminismes et le hip hop. Elle est également la fondatrice de Madame Rap, premier média en France dédié aux femmes dans le hip hop.

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