Il y a dix ans, ils grandissaient avec MSN Messenger. Aujourd’hui, ils cherchent sur Facebook des réponses aux angoisses de leur paternité nouvelle ou future. Une communauté de “papa-poules“ virtuelle soudée, à l’abri des regards. Rencontre avec ces pères 2.0 qui explorent la paternité en ligne.

Texte : Thibault Lambert – Photo SHUTTERSTOCK & © CHEZ PAPA PAPOU

Qlettres tapées dans la barre de recherche : P-A-P-A. Sur son écran, Nicolas clique sur l’une des premières occurrences : Les papas et futurs papas qui déchirent. Un groupe actif, ni trop grand, ni trop confidentiel : 205 membres. Sur son clavier, l’Amiénois saisit les réponses au questionnaire obligatoire pour faire partie de ce cercle fermé : âge, âge de l’enfant ou terme de la grossesse. À 25 ans, Nicolas est un entre-deux : déjà papa, puisqu’il élève la fille de sa compagne née d’une précédente union il y a trois ans ; pas encore père puisque la naissance de son premier garçon est attendue pour le mois de juin. « Au début, je cherchais des conseils en tant que beau-père », avoue-t-il. Mais la perpective d’une famille recomposée le rattrape « Comment élever ma belle-fille par rapport à mon fils ? Vais-je être à la hauteur ? ». À son âge, tous ses amis sont encore loin des préoccupations paternelles. C’est Carole, sa compagne, qui lui a conseillé de chercher des forums pour papas. L’idée l’amuse. Cela fait des années qu’il regarde amusé la relation que sa femme a construit avec les Juinettes 2015, un groupe Facebook de soixante femmes qui se suivent entre elles depuis leur accouchement en juin 2015. Sans se connaître, elles échangent sans tabou autour de la maternité et de leur vie privée… « Parfois même on s’engueule, puis on se réconcilie, comme dans une vraie bande de copines » reconnait la future “Juinette 2018“. Lorsque son mari lui annonce qu’il a rejoint un groupe de père, elle et ses amies s’en amusent : « On trouvait cela un peu bizarre. Je pensais qu’ils allaient parler foot, bière et femme entre eux». Elles se sont bien trompées.

Le repère des « papa poules »

Car sur Les papas et futurs papas qui déchirent, stupeur : les pères parlent de paternité ! En un scroll s’enchaînent pêle-mêle échographies, ventres ronds, têtes blondes, faire parts de naissance… Des marques d’impatience avec la photo d’un petit body légendé accompagné d’un « Hâte de voir bébé dedans », des questions plus prosaïques : « Quelle lessive utiliser pour la petite ? Merci les pap’s ». Au départ surpris de voir « beaucoup de papas poules », Nicolas s’est prêté au jeu à son tour. Il caracole en tête du classement des membres les plus actifs de la page. Partager sa vie, exposer ses états d’âme, c’est devenu un réflexe : « Avant il y avait beaucoup plus de réunions de famille, justifie-t-il. Les week-ends qui permettaient de montrer l’évolution de la grossesse et les enfants qui grandissent. Aujourd’hui on préfère rester chez soi, c’est Facebook qui nous rapproche des autres ». Pour Romain, un autre “papa qui déchire“, le phénomène est générationnel. « Sur le groupe, on a tous plus ou moins le même âge. Nous avons grandi avec les débuts d’Internet, les textos illimités et MSN… Cela fait de nous une génération qui partage beaucoup plus facilement. »

« Avant il y avait beaucoup plus de réunions de famille (…) Les week-ends qui permettaient de montrer l’évolution de la grossesse et les enfants qui grandissent. Aujourd’hui, on préfère rester chez soi. C’est Facebook qui nous rapproche des autres » 

« On n’a pas de suivi » 

Père d’un « petit monstre » de dix mois, Gwenaël a trouvé sur cette page une aide précieuse. Le premier père de sa génération dans ses amis et dans sa famille. « Un soir, mon fils a eu de la fièvre, et comme je vis dans un désert médical,  j’ai posté un message pour demander de l’aide », raconte ce jeune trentenaire conscient qu’« on est un peu démunis lorsque l’on va devenir père. » C’est ce même sentiment d’abandon qui avait poussé Jéremy à créer sa propre page Futur Papa, fin 2016. À 29 ans, il poste alors « Comme beaucoup d’entre vous, je vais être papa pour la première fois. Cette page nous est dédiée afin que nous puissions nous aider, nous conseiller, échanger nos expériences et nos angoisses. » Travailleur frontalier au Luxembourg, ce Mosellan a bénéficié d’un congé paternité de six mois pour s’investir pleinement dans la naissance de sa fille. Sur le plan psychologique, c’est plus difficile : « On ne vit pas la grossesse et l’accouchement de la même manière que notre conjointe. Notre humeur ne change pas, on reste silencieux, on se pose d’autres questions mais on n’a pas de suivi». Après plus d’un an, il continue de recevoir de nombreux messages en privé. Des adultes, parfois des ados bientôt pères, des hommes « qui se sentent paumés » et pour qui il accepte de jouer au psychologue.

Rendre le père « plus présent »

Parent pauvre du net, le père semble alors trouver refuge en vase-clos des les forums et sur les pages Facebook. Les groupes se multiplient. « Ça commence seulement à se répandre, avant, les papas venaient sur les forums pour mères… », observe Carole, la compagne de Nicolas. Des papas pluriels, qui revendiquent une paternité nouvelle. « Les pères ont une difficulté à trouver leur place et se sentent inactifs », affirme Benoit Ceroux, chargé d’études à la caisse nationale des allocations familiales. Selon lui les pères pâtissent d’un manque de reconnaissance institutionnelle. Là où la mère est prise en charge très tôt par le corps médical et connait des rites de passages forts, comme l’échographie qui rend l’enfant plus concret,  « c’est seulement à la déclaration de la naissance à l’état civil, souvent effectuée par le père, que vient la ‘‘dimension statutaire’’ de la paternité », explique Benoît Ceroux. « La libération de la parole à travers internet est sans doute un moyen de demander à être plus actif dans l’arrivée de l’enfant », conclut-il. «Tout ce que je n’ai pas eu avec mon père, j’ai envie de le faire avec ma fille » avoue Jeremy, pour qui le partage de quelques photos sur ces pages fermées permet de libérer la parole. Une barrière affective qu’entend également briser Nicolas grâce aux marques d’amour postées en catimini à la communauté : « Je n’ai vu pleurer mon père que deux fois dans ma vie. Il m’a élevé dans l’idée qu’il faut être fort, un garçon ça n’a pas le droit d’avoir des failles. Moi, je ne veux pas de ce modèle ». Dans une enquête de l’Unaf publiée en 2016, la majorité des pères (86 %) déclarent que l’éducation qu’ils donnent à leurs enfants est différente de celle qu’ils ont reçue de leurs pères. Pour tous les papas interrogés, raconter leur paternité en ligne les aide à la vivre. Reste une question, à laquelle ils sèchent : Quel âge devra avoir leurs bambins pour qu’ils en viennent à déconnecter ? 

« Chez Papa Papou » CULTURE YOUTUBE

Le père est aussi le parent pauvre de Youtube. En France, la chaîne la plus suivie autour de la paternité est celle d’un couple homoparental. Chez Papa Papou a été créée en septembre 2016 par Emile (Papou) et son conjoint Yo (Papa), pères d’Arsène né d’une GPA aux Etats-Unis. Pourtant gros consommateurs de vidéos, les deux Rémois ne se retrouvaient pas « dans les chaînes Youtube gays, ni dans celles des mamans qui racontent trop leur vie dans les détails… Il y avait non seulement peu de chaînes sur l’homoparentalité, mais aussi sur la paternité en général ». Vidéaste de métier, Emile devient alors le visage de ces vidéos écrites à quatre mains à destination de toutes les familles. D’abord pour retracer le parcours semé d’embuches auquel ils ont été confrontés, mais aussi pour faire entendre la voix du père. Dans sa rubrique Presse-purée, Emile étrille régulièrement la presse parentale dont les papas sont absents, selon lui, à 90%. « On voit toujours des pleines pages avec des sujets pour les mères, les pères sont relégués aux encadrés de bas de page intitulés ‘’L’avis du papa’’… », regrette-t-il. « Nos questions sont les mêmes que celles des familles hétéros. J’avais envie de montrer avec optimisme qu’il était possible d’élever son enfant autrement. » Car outre les tracas comme le choix du prénom, la balade en poussette ou le bain, Chez Papa Papou s’attaque aux stéréotypes, entre conseils de livres jeunesse non genrés et promotion de l’éducation Montessori. À défaut de révolution, cela créé quelques remous dans la blogosphère parentale. Récemment, le salon e-mums qui rassemble chaque année des acteurs du web parental, s’est rebaptisé e-fluent pour faire de la place aux papas qui émergent sur le web. Et mieux les attirer.