VOYAGE EN PÈRE INCONNU #3 : UN DARON VRAIMENT AU POIL

Ce daron du bout du monde est parvenu à mener, jusqu’ici, une existence harmonieuse sans internet ni portable. Vous l’imaginez déjà vivant au fin fond des steppes mongoles ? Pas du tout, il habite en Suisse dans le canton de Fribourg. A-t-il alors passé ces vingt dernières années enfermé dans une cave ? C’est tout l’inverse : il est un berger (appelé là-bas un armailli) qui aspire à la vie au grand air dans les montagnes de Gruyère.

Vous l’aurez compris, ce daron vit tout près de chez nous mais son mode de vie est très éloigné du notre. Distance réelle : 600 km ; distance ressentie : 6000 km ! Dès les premiers instants, je comprends d’ailleurs que cette rencontre sera tout sauf rasoir : doté d’une pilosité à faire passer les chanteurs de ZZ Top pour des adolescents prépubères, Félix se laisse pousser la barbe depuis l’été de ses 16 ans. Il en a aujourd’hui 55. Ses bonnes dispositions pilaires lui ont valu de devenir membre des Barbus de Gruyère, une confrérie emblématique dont les fiers représentants défendent avec panache les traditions de la région. En plus d’une barbe imposante, ils répondent tous à un dress code précis dont les principaux attributs sont le bredzon (une veste brodée d’edelweiss à manches courtes et bouffantes) le loyi (une sacoche en cuir portée en bandoulière), ou encore une canne sculptée. Un look au poil ! Quand on sait en plus que notre daron est depuis plusieurs années le président de cette étonnante équipée et qu’il est apparu récemment dans une pub de mobilier design pour incarner les valeurs fribourgeoises, on comprend tout de suite que Félix n’est pas un armailli comme les autres : notre barbu s’est hissé au rang d’icône des alpages ! Avoir un père charismatique et dont le mode de vie est à contre-courant de la modernité n’a pas dû être facile tous les jours pour ses enfants, surtout à l’adolescence. «Le temps dans la montagne est en décalage avec celui des autres. C’est une vie rude car il faut se lever tôt le matin et le soir, on joue seulement aux cartes ou alors on discute. Mes deux filles et mon fils ont fait la poya (montée dans les alpages) jusqu’à l’âge de 16 ans, se souvient Félix. Au chalet, il n’ y avait pas de télé ni de Nintendo, seulement la vie en plein nature. Ils ont aujourd’hui la trentaine et je suis heureux que tous les trois me remercient pour ces expériences. Mais je crois qu’ils en gardent de si bons souvenirs car là-haut, ils se sentaient libres ». Sûrement parce que ce père a su transmettre sa philosophie de vie à ses enfants, la plus jeune de ses filles a épousé un armailli quand son fils veut le devenir et faire aussi parti des Barbus de Gruyère. Félix en est bien sûr très fier, mais reste très lucide sur les avantages et les inconvénients de son mode de vie : « Mon fils porte le bredzon et se laisse déjà pousser la barbe mais je lui répète toujours ‘’Deviens barbu… mais pas avant 40 ans !’’ Je voudrais d’abord qu’il se marie et qu’il ait une situation familiale stable, car ce n’est pas facile d’avoir le temps de trouver une épouse si l’on est barbu. On bosse toute la semaine et le week-end, on se déplace à des fêtes et des évènements dans tout le pays pour les Barbus. Ça fait beaucoup, il vaut mieux être bien posé pour mener ce genre de vie » explique-t-il un brin songeur avant de me faire enfin cet aveu.  «Quand j’ai rencontré ma femme, j’étais charpentier et je me souviens d’elle disant qu’elle ne voudrait jamais être mariée avec un paysan. Quand nous nous sommes mariés, elle ne savait pas que je deviendrai ensuite armailli. Et pour être honnête, je ne sais pas si elle se serait mariée avec moi si je l’avais été en la rencontrant ! Mais bon, mon fils a 30 ans seulement, alors je ne m’inquiète pas… » ajoute Félix confiant. Car il sait cela mieux que quiconque : le bonheur est dans les alpages !    


Musicienne de formation, c’est en faisant un terrain au Pérou en tant qu’ethno-musicologue que Géraldine Rué se fait piquer par la fièvre du voyageur. Aujourd’hui, cela fait plus de dix ans qu’elle parcourt le monde pour l’observer et l’écouter, notamment sur le blog Voyages du Monde Décollage immédiat, qu’elle anime depuis 2012.