Parce que l’intime n’est pas féminin, et que l’éducation sexuelle des enfants et des adolescents, c’est comme les tâches ménagères, ça se partage… Camille Emmanuelle, journaliste et auteur spécialiste des questions de sexualités répond pour daron à une question sur “la chose“. Ce mois-ci, la question qui tue : 

C’est quoi le porno ?

( Variante : C’est qui, Jacquie et Michel ? )

Quoi ? Mais d’où ce petit bout de chou, assis en tailleur devant la télé à manger ses Chocapic, avec sa jolie bouille toute ronde et ses pyjamas me pose des questions sur YouPorn ? Putain, y’a pas si longtemps – bon, ok, 6 ans – il était branché Tchoupi ! C’est quoi cette question ? C’est quoi cette société où tout va si vite ? Putain d’Internet ! Tiens, je vais le couper à la maison. Et jeter tous les écrans. Et vivre à la campagne. Et élever des chèvres… » Bon, ok, votre cerveau risque légitimement de s’emballer avec cette question. Mais pas de panique ! C’est plutôt cool si vous avez l’occasion d’aborder ce sujet avec votre enfant. Car, quoiqu’il se passe, il ou elle va découvrir le porno. Il y a aujourd’hui en Occident, un accès libre, gratuit et très simple, à des millions de vidéos pornographiques sur les “tubes“ : pas de protection des mineurs, pas de contrôle des images violentes, piratage des images. En un mot, c’est le Far-West. D’autant plus que ces images se retrouvent ailleurs que sur les sites dédiés. Lucas ou Manon peut vouloir mater un épisode de Vampire Diaries  et bim! tomber sur un pop-up bien dégueu d’une “MILF bien salope qui t’attend dans ta région“. Dans un avenir proche, il faudra réclamer un vrai débat sociétal, dépassionné et à échelle internationale, sur le sujet. Une sorte de COP-21-du-cul qui permettrait de mieux réglementer l’accès au porno, sans pour autant censurer ce dernier. 

« Le porno, ce n’est pas la réalité. Un peu comme dans le dernier Spiderman : l’acteur ne saute pas vraiment d’un toit d’immeuble à l’autre. Il y a un cascadeur et des effets spéciaux. Le porno, c’est pareil. Sauf que Spiderman, il est tout nu »

Passé le moment “goutte de sueur sur le front“, que répondre à votre enfant ? Commencez par lui dire que vous êtes content d’avoir cette discussion, que ce n’est pas un sujet honteux. Vous pouvez ensuite expliquer que ce sont des vidéos où l’on voit des gens qui font du sexe. Et que les adultes, et parfois les ados, les regardent pour être excités. Mais le porno, ce n’est pas la réalité. Ce sont des acteurs et des actrices qui font des “performances“. Et même quand ce sont des “vrais gens“, il y a tout de même de la mise en scène. Un peu comme dans le dernier Spiderman : l’acteur ne saute pas vraiment d’un toit d’immeuble à l’autre. Il y a un cascadeur, et des effets spéciaux. Le porno, c’est pareil, sauf que Spiderman, il est tout nu.  Ensuite dire qu’il n’y a pas UN porno, mais DES pornos. Il y a des vidéos dans lesquelles les gens ont l’air vraiment d’accord de faire l’amour et de s’amuser. D’autres contiennent des images violentes, où la femme par exemple, semble maltraitée. Or, quand deux personnes ont une relation sexuelle, elles doivent se respecter l’une et l’autre, personne ne doit se forcer à recevoir tel ou telle caresse, ou forcer l’autre. C’est la base d’une relation intime. Par ailleurs, vous pouvez préciser qu’il est normal, parfois, d’être choqué(e) par des images. Si un jour un copain ou une copine lui montre une vidéo, et que celle-ci ne lui plaît pas, il ou elle peut dire : « Stop, je n’ai pas envie de voir ça ».  En quelques mots, il s’agit, face à l’enfant, d’ouvrir la discussion, d’expliquer la notion de “performance“ vs réalité, de ne pas le culpabiliser, ni d’interdire formellement le visionnage futur de ces vidéos (cela lui donnera encore plus l’envie d’aller voir ce que c’est !). Là, cher lecteur, tu peux me dire « Hého, tu t’es prise pour Dolto, ou quoi ?» 

En effet, je ne suis pas pédopsy. Mais je connais bien le porno contemporain. C’est dans ce cadre que j’ai découvert que la productrice de films adultes Erika Lust – créatrice notamment du site X-Confessions – avait, avec son mari Pablo, créé une plateforme formidable, The Porn Conversation. Parents de deux enfants qui allaient prochainement découvrir le porno mainstream, ils ont eu les boules. Ils se battent depuis des années pour créer un porno de qualité, éthique, différent, joyeux, divers, féministe, même si celui-ci peut être hard. Et là, leurs filles allaient, comme tout le monde, tomber sur des vidéos dans lesquelles les gens n’ont ni poils ni gras, où les meufs adorent qu’on éjacule sur leur visage, et où les scènes lesbiennes sont juste là pour exciter les mecs hétéros. Ils ont donc créé ce site, avec des “fiches-outils“ (en anglais) pour faciliter la discussion adultes-enfants autour du porno “de base“. Elles s’adressent aux parents, mais aussi aux profs et aux éducateurs. On a accès, gratuitement à trois types de fiches : pour les enfants de moins de 11 ans ; les ados entre 11 et 15 ans ; et les ados de plus de 15 ans. C’est simple, clair et référencé. Ils expliquent bien que ce genre de conversation n’est pas simple. Mais l’enjeu – faire que les futures générations développent un regard critique sur les images pornographiques et qu’elles acquièrent une vision positive, respectueuse, et curieuse de la sexualité – est primordial. Oubliez Jacquie et Michel. On dit «Merci, qui ? Merci Erika et Pablo ! »


Camille Emmanuelle, 36 ans, est journaliste, chroniqueuse et auteure. Un jour, un « hater » sur Twitter l’a traité de « journalope » à la suite d’un article qu’elle avait écrit sur les théories de la Manif pour Tous. Camille a adoré ce néologisme haineux et en a fait son étendard. Elle travaille autour des questions de sexualités, de culture érotique, de culture porn, de féminismes, et de genre.