LA MÉCANIQUE DU SECRET

DÉCRYPTAGE. La mécanique des secrets de famille est quasiment toujours la même. Sur le traumatisme – l’indicible – s’abat un silence qui va peser et rayonner bien au-delà des individualités concernées. Et meurtrir chacun durablement, le boulet pouvant se transmettre sur plusieurs générations, si l’on ne décide pas de s’en délester. Comment enrayer la portée de ces secrets qui font si mal, et éviter qu’ils aient des répercussions sur l’épanouissement de ses propres enfants ? 

TEXTE : Christine Sanchez – ILLUSTRATION : Séverine Métraz

© Severine Metraz

Double vie, filiation cachée, inceste, adultère… L’enfer du secret est un mal silencieux et d’une ampleur insoupçonnée. À l’instar de ces violences faites aux femmes, dont une partie du monde (masculin ?) semble soudain avoir pris conscience avec #balancetonporc. Car on touche ici au trauma, à ces mots qui dans une société comme la nôtre, ne peuvent  apparemment toujours pas à être dits. On a tous ou presque quelqu’un dans notre famille, qui a souffert d’avoir eu à révéler un secret caché, une lourde vérité qui a tout changé, jusque la perception qu’il a de sa propre histoire, et donc, de lui-même.

Les composantes du secret

« Le Secret est constitué de mots tus, d’images et d’émotions inexprimables, d’actes de contritions impossibles à accomplir. (…) Ce qui caractérise le Secret, c’est le fait que toutes les expériences qui le concernent sont clivées – ou si on préfère, coupées – du reste du fonctionnement psychique. Du coup, il perdure inchangé toute la vie, contrairement aux souvenirs courants qui perdent peu à peu de leur charge affective au fil du temps et qui se transforment au contact de nos nouvelles expériences du monde. » C’est la définition qu’en donne le psychiatre Serge Tisseron, auteur d’un Que sais-je ? (puf) ressource justement intitulé Les Secrets de Famille. Parce que le traumatisme, avec la charge émotionnelle qu’il véhicule et les conséquences qu’il induit est perçu comme ingérable par la (ou les) personne(s) directement impliquée(s), il sera enterré. Et se transformera en secret, sur lequel reposera la continuité du système familial en place. 

Un cercle vicieux

Avec le secret, on s’enferme dans un cercle vicieux, dont il sera plus difficile de sortir que de s’atteler à la résolution même du trauma, quitte à solliciter de l’aide. Serge Tisseron décrit ce phénomène, expliquant que « le secret suscite les règles, mais il est tout autant suscité par elles (…). Les secrets, les règles, les mythes et les rôles sont les divers ingrédients d’un cercle vicieux qui entretient le système familial dans son inertie ». Aurore, la trentaine, victime d’un inceste, raconte comment elle est restée très jeune dans le secret d’une atteinte à son intégrité dont elle avait pourtant mesuré l’impact, de peur de briser l’équilibre et l’épanouissement de sa cellule familiale élargie. « J’avais dix ans quand mon cousin agé de 25 ans, a commencé à pratiquer sur moi, et de manière très régulière pendant des années, des attouchements sexuels. Cela m’a tout de suite profondément révoltée, mais je n’ai pas pu en parler avant mes 18 ans, parce que j’éprouvais une grande culpabilité dans mon intimité. Mais une autre partie de moi savait que c’était lui qui agissait mal. Je me souviens que plusieurs fois, j’ai voulu en parler à mes frères ou à mes parents pour qu’ils me sauvent. Pourtant, à chaque fois, je reculais. Ce qui me retenait en réalité, c’était la perspective que ma famille s’effondre. Je me disais qu’en parlant, je détruirais tout, y compris ce que j’aimais dans ma famille. Je pensais à la fracture que cette révélation produirait, aux Noël que nous ne passerions plus jamais tous ensemble, à ceux qui me tourneraient le dos pour le défendre lui. » Très tôt, la conscience d’un équilibre familial fragile peut prévaloir sur la libération de la parole et la protection de soi. Le secret évite dans un premier temps à l’individu d’affronter son trauma ; puis il n’en sort plus, de peur de l’incapacité de sa famille à recevoir et gérer la catastrophe.

Secret, enfant et transmission

« Tout enfant vient au monde dans une famille qui lui donne accès au monde, mais en fait aussi le porteur des préoccupations des générations précédentes » écrit encore Tisseron. Les secrets de famille ont donc ceci de néfaste qu’en voulant taire le traumatisme, ils en décuplent la portée sur plusieurs générations. Car c’est dans la nature même du secret que de suinter, de ressortir par des réactions étranges voire carrément inappropriées, devant des situations anodines qui vont réveiller la douleur causée par le drame originel. Ces comportements post-traumatiques créent de l’insécurité chez les enfants, qui décèlent là une faille incompréhensible en leurs parents. Considérant la problématique du secret, il y aurait plusieurs erreurs à éviter avec un enfant. La première ? Lui cacher quelque chose d’important. Cela reviendrait en effet, à risquer de perdre sa confiance, tout en lui montrant aussi la voie pour se sentir insécure et nous cacher à son tour quelque chose le moment venu. En outre, il est avéré que les jeunes enfants ont tendance à somatiser devant les souffrances psychiques de leurs parents, souvent par culpabilité. Et aussi parce que ne trouvant pas les réponses aux manifestations douloureuses du parent, ils s’en attribuent rapidement la responsabilité. Une autre erreur consisterait à penser que l’enfant va deviner tout seul. S’il va certainement mesurer qu’une donnée essentielle lui échappe, sans un échange clair sur le sujet, il inventera probablement les pièces manquantes de son puzzle. C’est là que l’écart entre le réel et le contenu fantasmé du secret, va se creuser et encourager l’enfant à se raconter des histoires, ou pire encore, à se sentir responsable du mal-être parental perçu.

© Severine Metraz

La vérité ne suffit pas

La vérité a du bon, mais elle n’est pas le salut. Les problèmes liés au caractère pathogène du secret ne disparaissent pas par magie lorsqu’il éclate au grand jour. La levée d’un grand secret, qu’elle se fasse avec fracas ou dans le silence, est toujours assourdissante. Vouloir échapper à la mécanique des secrets de famille, pour soi ou pour ses enfants est une intention louable. Mais l’action devrait idéalement être réfléchie, histoire de permettre au porteur du secret et à ses “victimes“ collatérales, d’être réceptives et disposées à entrer dans un processus commun de résilience. La résilience étant cette idée plutôt positive qu’ « un nouveau développement est possible après un traumatisme psychique » selon Boris Cyrulnik (Souffrances familiales et résilience ). Sans un tel effort collectif, le risque réside dans l’exclusion du fauteur du trouble, celui par lequel la révélation du secret arrive, et qui peut devenir bouc émissaire. Le spécialiste Robert Neuburger (Traumatisme individuel et traumatisme familial in Souffrances familiales et résilience) s’intéresse à cette seconde blessure infligée à la personne traumatisée, soulignant qu’est ici en cause, au-delà du trauma « le mythe unificateur d’une famille précise et dans certains cas, son caractère inassimilable, entraînant des conséquences incompatibles avec ce qui dans cette famille était entendu comme la base même de son existence (…). Alors la plaie reste ouverte, (…) il n’y a plus de futur, mais des modes de survie où la méfiance règne face à une autre catastrophe toujours possible. Le pessimisme devient le mode de défense le plus fréquent avec ses conséquences : tuer l’espoir pour ne pas être blessé, ne pas aimer pour ne pas risquer d’être abandonné. » La culpabilité serait cependant une bonne alternative pour survivre ensemble le temps de la reconstruction, en soutenant de concert la personne la plus blessée. Car cela n’empêche pas les cheminements individuels pour se renforcer et participer à la renaissance d’une famille unie et soudée, au-delà du trauma et des secrets dans lesquels il faut chercher à ne pas retomber. La cicatrice restera, certes, mais sera « un symbole intégré dans le patrimoine mythique de la famille, donc une (…) source de vie et non de survie. »

Que dire à son enfant ?

À un enfant, il s’agit d’abord d’ôter toute culpabilité et tout sentiment de responsabilité vis-à-vis du parent. Nul besoin aussi, de tout lui raconter dans le détail. S’il sait que son parent souffre d’un mal identifié, il s’agit de lui faire comprendre qu’il n’y est pour rien et n’y peut rien. Le terme de “secret“ ne doit pas apparaître mais on peut lui dire que l’on a vécu un événement douloureux, dont on n’a du mal à parler pour le moment et sur lequel on reviendra plus tard. Sans tout dire, on peut donner à l’enfant le droit de se questionner et de questionner, tout en lui donnant des réponses adaptées à son âge. On peut aussi lui expliquer le pourquoi de certaines de nos réactions étranges, encore faut-il prendre conscience qu’elles sont le résultat du traumatisme vécu.À la question légitime enfin, de savoir à quel âge on peut parler à son enfant d’un traumatisme que l’on porte, Serge Tisseron répond sans ambages : « le plus tôt possible, c’est à dire dès la naissance et même avant… » À force de le raconter à l’enfant, tout petit ou encore in utero, on s’entraîne, on trouve les mots qui nous sont justes et c’est moins dur quand il commence à comprendre, car on lui a déjà dit. Il sait déjà, en somme.