#Balancetonporc #Metoo : L’AMBIVALENTE PAROLE MASCULINE

C’est avec effarement que le monde entier a découvert début octobre les agissements de Harvey Weinstein, célèbre producteur américain accusé de viol par 14 femmes et d’agression sexuelle par 93 autres. Alors que cette affaire illustre parfaitement les violences systémiques de genre, elle a aussi permis de libérer la parole des femmes. Sous le hashtag #BalanceTonPorc et #MeToo, des récits d’agressions sexuelles ont envahi les internets, un phénomène sans précédent en France, royaume du non-dit où verbaliser un traumatisme serait inconvenant. Mais si cette catharsis digitale semble sonner la fin du musellement des femmes, elle révèle aussi l’omniprésence des hommes dans le débat public et leur prétendue légitimité à occuper l’espace. Ainsi, face à ces témoignages saisissants qui laissent un goût aigre doux d’empowerment entre les dents, a surgi un flot de commentaires masculins tout aussi inappropriés les uns que les autres.  « #balancetonporc c’est bien, porte plainte à la police, c’est pas mal aussi », « il faut dénoncer nommément l’agresseur »…

Si la moitié des victimes ne fait aucune démarche et seulement 10% des victimes de viol portent plainte, c’est peut-être parce que les chiffres leur donnent cyniquement raison : seules 10% des plaintes pour viol aboutissent à la condamnation de l’agresseur et in fine, 99% des violeurs restent impunis*. Ces réactions déplacées démontrent que les hommes, en tant que catégorie, sont incapables de se taire et ont intégré l’idée qu’ils devaient l’ouvrir sur tous les sujets (surtout ceux qui ne les concernent pas), aussi déconnectés soient-ils des violences structurelles auxquelles toutes les femmes sont quotidiennement confrontées. Pour s’assurer de conserver le monopole de la parole, des petits malins ont même lancé #BalanceTaTruie. Un peu comme si des Blancs s’écriaient : « Moi aussi, je suis victime de racisme ! » et faisaient l’amalgame entre une oppression de masse et une discrimination individuelle. Tandis que certains ont pris un plaisir sordide à minorer la parole des femmes et tourner en dérision #balancetonporc (lol, non ?), d’autres ont livré de réels récits d’agression, tristement noyés dans le marasme général. Sur ce, est arrivée l’affaire Kevin Spacey, qui a eu la classe de profiter d’accusations d’agression sexuelle à son encontre pour faire son coming out et raviver l’amalgame homophobe du gay prédateur ou pédophile. Perfect timing. On aurait pu penser que ces révélations sordides allaient enfin permettre de parler des violences sexuelles subies par les hommes. Mais non. Tabou dans le tabou, le sujet n’est pas encore audible, notamment car il laisse entendre que si des hommes peuvent être des victimes, des femmes, et peut-être même des mères, peuvent être des agresseuses. Et là, on touche à l’indicible suprême, l’inconcevable, l’horreur absolue. Les agressions sexuelles ne seraient pas le fait du genre mais de la domination, certes empruntée à un schéma patriarcal mais qui l’outrepasse, et repose sur des rapports de force. On ne peut que se féliciter de voir des hommes briser ce tabou, mais il ne faut pas oublier l’implacable cruauté des chiffres. Pour rappel, 1 femme sur 8 subit au moins un viol ou une tentative de viol au cours de sa vie et 83 000 femmes sont victimes de viol ou tentatives de viol chaque année*.

Messieurs, merci de nous expliquer comment être une victime respectable et nous signifier que nous ne sommes décidément pas bonnes à grand-chose à part à nous faire agresser. Vous prétendez être nos alliés ? Alors sachez qu’on ne vous a pas sonné et que vos injonctions ne font qu’ajouter une couche de violence à la violence. On ne veut pas non plus de vos « bravo miss » et de votre approbation paternaliste avec une tapounette sur l’épaule et un petit su-sucre. On se contrefout de votre regard ubiquiste qui s’insinue dans nos espaces safe et gratte à la porte quand on a la lui claque à la gueule. Nous attendons juste votre écoute bienveillante, et pour une fois, votre silence.

(* Sources : Haut Conseil à l’Egalité, 2017)

Éloïse Bouton

Éloïse Bouton est journaliste, autrice et militante féministe, spécialisée dans les questions de genre, les féminismes et le hip hop. Elle est également la fondatrice de Madame Rap, premier média en France dédié aux femmes dans le hip hop.

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