LES CAHIERS D’ESTHER DE RIAD SATTOUF : JOURNAL INTIME D’UNE ÉPOQUE

Dans Les Cahiers d’Esther, Riad Sattouf met en scène la vraie vie d’une fille d’amis, dont on va suivre le quotidien, quasiment en temps réél, jusqu’à ses 18 ans. Dans le troisième tome qui compile une année de chroniques hebdomadaires prépubliées dans l’Obs, Esther a 12 ans, l’année de l’entrée au collège, du premier téléphone portable et de la découverte de la politique, entre un frère complotiste, un père mélenchoniste et une mamie lepéniste. 

Riad Sattouf © Renaud Montfourny – Allary éditions

 

 

 

 

 

 

D’où est venue l’idée d’un tel projet ? 

RIAD SATTOUF : L’idée des Cahiers d’Esther, c’est de suivre la vie d’une véritable jeune fille jusqu’à ses 18 ans. C’est vraiment quelque chose qui s’inscrit sur le très long terme. Au-delà de la bande dessinée, c’est humainement très enrichissant d’assister à l’évolution de cette personnalité qui grandit. J’ai planté une graine il y a trois ans, et la plante commence à apparaître. C’est très étrange. Ce qui me plaisait, c’était de parler de l’univers de cette enfant que je n’avais pas vu depuis longtemps, d’avoir son point de vue sur les choses et de voir quels évènements issus de l’enfance allaient influencer l’adulte qu’elle va devenir. 

Vous menez en parallèle votre propre bande dessinée autobiographique, L’Arabe du futur, où l’on retrouve cette même notion du temps qui passe et un personnage qui grandit. Qu’est-ce qui différencie l’enfance d’Esther et celle du petit Riad ? 

RS : J’évite de trop intellectualiser les choses. J’ai lancé L’Arabe du futur et Les cahiers d’Esther en même temps, un peu pour voir ce qui allait se passer. Je ne suis pas en train d’examiner tout le temps quels sont les points communs et les différences entre les deux. Peut-être qu’une fois que j’aurai terminé, je pourrais regarder tout cela différemment. C’est un peu ce qui s’est passé avec le troisième tome des Cahiers. Comme il y a un livre sur elle, Esther s’intéresse à l’édition et elle a commencé à écrire un petit roman de vampire où elle raconte sa transformation. Je trouvais ça très rigolo qu’elle raconte, métaphoriquement, d’elle-même, une transformation, à un moment où son corps est en train de changer, où elle devient une adolescente. C’était déjà en germes dans les premiers tomes, mais je ne m’en suis rendu compte qu’en le relisant. Ce n’était pas du tout conscient au moment où on l’a fait. Pour vous répondre plus précisément, il y a une différence beaucoup plus concrète entre nos deux expériences : l’époque n’est pas la même. Pour Esther, la télépathie est quelque chose de réel. À la différence des gens de ma génération, Esther peut communiquer avec n’importe qui sur terre. Elle a le sentiment de pouvoir avoir accès à quelque chose d’universel, et dans les faits, c’est réel. Elle rêve d’avoir un smartphone – elle l’a obtenu d’ailleurs – qui lui permet d’être en contact avec n’importe qui dans sa classe. Chacun a une clé pour communiquer avec quelqu’un d’autre. À mon époque, c’était moyenâgeux. On pouvait se parler au téléphone, mais il fallait aller loin, cela ne marchait pas tout le temps. C’était complètement autre chose. Je crois que cela change la manière de voir le monde. Pour Esther, le monde est tout petit. Ce qui se passe aux États-unis, elle a l’impression que c’est de l’autre côté de la rue. Quand j’étais en Syrie, j’avais le sentiment de vivre sur un autre continent, presque une autre planète. Il fallait faire un voyage très long pour y aller, sans aucune information… 

 

Mais il y a aussi un côté pervers, comme pour le frère d’Esther, obnubilé par les théories complotistes qui pullulent sur le Net…

RS : Oui, bien sûr. Certes, à mon époque, on pouvait avoir accès au porno ou aux théories complotistes. Enfant, j’avais entendu parler des Illuminati, des reptiliens. Il y avait des livres, Les mystères du monde, les grandes énigmes dans les bibliothèques. Mais aujourd’hui, ce qui change, avec les smartphones et Internet, c’est que l’accès est beaucoup plus simple, et surtout, ces informations ne sont validées par personne. Dans les livres dont je parle, il y avait malgré tout un comité éditorial, un éditeur qui validait même si c’était pour dire n’importe quoi ! Aujourd’hui, n’importe qui peut dire ce qu’il veut devant sa caméra, le poster sur Internet et avoir 100 000 personnes qui valident ses propos. C’est assez vertigineux. C’est aussi, sans doute, un marqueur d’équilibre psychologique. Quand on est fragile, on peut se faire hameçonner. Les histoires de reptiliens de son frère, Esther trouve ça marrant, mais elle a tout oublié au bout de trois jours. 

Ce qui est commun aux histoires du petit Riad et d’Esther par contre, c’est cette société toujours très marquée par le patriarcat… 

RS : Oui. Cela m’a surpris. Dans les premières histoires des Cahiers, Esther m’expliquait que dans la cour d’école, les garçons et les filles étaient séparés et refusaient de se mélanger. Il y avait des jeux extrêmement marqués : d’un côté, les garçons jouaient au foot, de l’autre, les filles jouaient à des choses plus sensibles. Exactement, les mêmes dispositions que celles que j’ai connu dans mon école en Syrie, sauf que là-bas, tout cela était imposé par la loi. On était dans des écoles non mixtes, côte à côte, mais séparées. Dans la réalité d’Esther, les enfants décident de ne pas se mélanger. On voit bien qu’il y a quelque chose de plus profond et de psychologique derrière tout ça. Depuis l’entrée au collège, Esther a évolué. Les deux groupes sont plus perméables. Il y a des garçons dans les groupes de filles et inversement. On accepte aussi beaucoup plus les filles  un peu garçon manqué, et les garçons efféminés, ce qui était complètement impensable jusqu’alors. En primaire, les garçons efféminés étaient un peu la lie de l’humanité. Un garçon devait être méchant et brutal, parce que tout le monde faisait comme ça. Aujourd’hui, il y a une vraie prise de conscience des questions de harcèlement. Par exemple, Esther ne comprend pas pourquoi, quand elle marche dans la rue, elle peut me croiser dix garçons qui lui disent “pute“. 

Comment choisissez-vous les thèmes que vous abordez ? 

RS : Parfois, Esther commence à me raconter une histoire qu’elle pense très intéressante, avec plein de protagonistes, comme dans Les feux de l’amour, quelqu’un qui a trahi quelqu’un d’autre, etc.  Mais je ne vois pas du tout ce que je pourrais en faire ! Une autre fois, elle va me dire qu’un jour, elle était dans la rue et elle a croisé des Roms. Un garçon lui a souri, puis il a commencé à la suivre. Elle s’est enfuie en courant, mais elle m’a dit qu’elle avait regretté de l’avoir fait, parce que peut-être qu’au fond, il était gentil. Ça, c’est intéressant à raconter. 

En quoi l’exercice de la chronique hebdomadaire influe sur vos choix ? 

RS : Je n’ai aucune contrainte d’aucune forme à l’Obs. Je parle de ce que je veux. On ne m’a jamais demandé de changer quoi que ce soit. Parfois, je m’impose de suivre une actualité que je juge plus forte. L’exercice hebdomadaire est très important pour moi. J’ai toujours été un élève plutôt moyen qui faisait tout au dernier moment. Je terminais mes dissertations dans le bus avant d’arriver à l’école. Je faisais ma conclusion juste devant la porte de la classe… C’est mon système, je n’ai jamais réussi à le dépasser. Si je n’ai pas un couperet, un bâton au dessus de la tête comme dans L’arabe du futur, je ne pourrais pas avancer ! La bande dessinée, c’est ma passion. M’imposer cette régularité, c’est aussi un moyen de me dire « Allez, c’est ton rêve, tu le fais et tu ne te poses plus de question !». 

L’enfance et l’adolescence sont des thèmes récurrents de votre œuvre. Pourquoi un tel intérêt pour l’enfance ?

RS : Là encore, j’évite de trop y réfléchir. Je trouve très touchante la réaction des enfants quand ils voient quelque chose pour la première fois. Ce qui semble aller de soi pour nous ne l’est pas forcément pour les enfants. Quand Esther était toute petite, par exemple, elle était complètement fascinée par les camions dans la rue. On oublie à quel point de tels engins peuvent être aussi impressionnants. Cela nous rappelle peut-être dans notre cerveau archaïque ce que devaient être les mammouths. 

Le rapport à la paternité est toujours présent dans vos livres, de manière inconsciente peut-être, mais très prégnante. Esther voue une adoration totale à son père, même quand il fait les choses les plus banales, parce que c’est l’un des éléments de sa stabilité, son socle. 

RS : Oui. J’ai aussi choisi Esther comme personnage principal parce que c’est une jeune fille sans histoire. Elle n’a pas de problème. Son père a du travail, sa mère a du travail. Ses parents s’aiment, ils l’aiment. Ils ne sont pas riches, mais ils ne sont pas pauvres. Ils font partie de cette classe moyenne qui vit en périphérie, mais encore un peu dans Paris. Esther n’a pas de problème de mal-être envahissant. Elle est considérée comme jolie. C’est une bonne élève. Elle aime les livres. Elle a été bien élevée. C’est très intéressant d’observer cette “normalité conventionnelle“. Dans son amour pour son père, elle se sent très en sécurité. Dans le cas de L’arabe du futur, c’est l’inverse, c’est l’histoire d’un enfant perpétuellement en insécurité, avec un père un peu bizarre et une mère à la maison.  

Elle découvre que les problèmes sont ailleurs…

RS : Souvent les prises de consciences se font de manière inconsciente. Là encore, cela nous ramène à notre état animal. La culture est très importante, mais l’être humain ne comprend vraiment les choses, qu’une fois qu’il les a expérimenté par lui-même. Avant, Esther se fichait de la politique. Elle jugeait les hommes politiques sur leur physique. Finalement, beaucoup de gens ne vont pas beaucoup plus loin. Qui peut dire qu’il a lu les programmes électoraux de Fillon, Macron ou Mélenchon ? À partir du moment où son père lui dit que si Marine le Pen était élue, ils quitteraient la France, elle se rend compte qu’elle n’aurait plus du tout la même vie. Elle n’a pas du tout envie de vivre en Belgique, qu’elle découvre et où elle trouve que les gens ont un accent bizarre. Mais surtout, elle se met à s’intéresser à ce qu’est l’Extrême droite et Marine le Pen. Si elle n’avait pas été touchée dans sa vie quotidienne, elle ne se serait jamais intéressé à cela.

Dans les deux récits, on est à une charnière, autant pour les personnages que pour vous. Dans quel état d’esprit allez-vous aborder ce passage délicat de fin de l’innocence pour vos deux héros ? 

RS : J’ai assez hâte. Je me laisse porter, j’ai envie de voir. Concernant Esther, j’espère surtout qu’elle va continuer à avoir envie de me parler. Avec l’adolescence, j’ai peur qu’elle ne me rappelle pas qu’elle me dise « Je m’en balek ! ». Quant à l’Arabe du futur, je vais raconter ces aspects d’interprétation dans la suite. Je ne vous en dirais donc pas plus. Pour le moment, je les garde dans un coffre secret, sous scellés ! 

Propos recueillis par Hugo Gaspard

À lire : 

L’arabe du futur de Riad Sattouf, 3 tomes (Allary)

Les Cahiers d’Esther de Riad Sattouf, 3 tomes (Allary)