TOUT DE GOÛT : AIDONS NOS ENFANTS À MIEUX MANGER !

Faire manger aux enfants des aliments bons pour leur santé relève souvent du parcours du combattant. Mais s’avouer vaincu en culpabilisant – ou pire, en se répétant que « les goûts, les couleurs, ça ne se discute pas » -, n’est pas une option envisageable. Voici donc un petit état des lieux de la manière dont le goût se construit, pour une éducation plus efficace, sans autre but que celui de transmettre le plaisir de bien manger. 

Ne nous y trompons pas. Selon Nathalie Rigal (chercheur spécialisée en psychologie du goût et autrice de Naissance du goût, comment donner aux enfants le plaisir de manger) « Apprendre au petit omnivore à bien manger est une affaire complexe. Il faut tenir compte de l’inné, de son degré de sensibilité sensorielle, mais également de son environnement familial, social et culturel » (Conférence donnée pour Mission Agrobiosciences en 2002). Ce qui compte cependant, c’est de viser le plaisir de l’enfant, tout en l’amenant progressivement sur le chemin sinueux d’une alimentation riche et diversifiée.

La construction du goût

Dès la naissance, le nourrisson possèderait d’importantes capacités olfactives et gustatives. Il peut donc faire la différence entre le salé et le sucré, ou encore l’acide et l’amer. Lors de la diversification, que l’on conseille désormais de commencer précocement ( souvent dès le cinquième mois de l’enfant), l’enfant s’initie peu à peu à de nouvelles saveurs et textures. Pendant cette période, il peut même surprendre en affichant une affection particulière pour des saveurs censées rebuter les enfants comme le céleri, le fenouil ou encore les épinards. C’est donc plus tard au fil du développement de l’enfant, vers deux ou trois ans, que les problèmes de sélection ou de rejet des aliments surviennent. D’ailleurs, il s’agit de ne pas les dramatiser, puisque selon les données communiquées par Nathalie Rigal, « trois-quart des enfants de deux à dix ans refusent de se laisser séduire par tout produit inconnu à leur répertoire alimentaire ». Pas de panique donc, c’est généralisé et à mesure qu’il grandit, « l’enfant apprend à dépasser ses dégoûts sensoriels », jusqu’à l’adolescence où majoritairement, l’individu « en vient à aimer les légumes ». En plus, il est bon de comprendre que la perception des aliments est forcément unique pour chaque enfant. Car de la même manière que l’on transmet tout un tas de traits (couleur des yeux, des cheveux…) à nos enfants, de leur bagage génétique dépend également « un degré de sensibilité sensorielle ». Et selon « la qualité et la quantité de nos cellules olfactives et gustatives, nous sommes plus ou moins sensibles aux odeurs et aux saveurs ». Naturellement, un enfant très sensible – dit hypergueusique – va donc avoir tendance à se montrer bien plus sélectif, puisqu’il ne va pas pouvoir faire abstraction de telle ou telle flaveur qu’il abhorre, même si elle est présente en toute petite quantité dans le gratin que vous avez préparé.

Ce que les enfants aiment… ou pas ! 

Bien que peu nombreuses, les études réalisées sur le sujet montrent que les enfants, quelle que soit leur origine socio-culturelle, ont des préférences convergentes. Il y aurait donc une appréhension enfantine du goût, orientant le petit individu vers des produits sucrés, des aliments salés simples, certaines viandes et des laitages. « Dénominateurs communs à ses aliments ? Ce sont des produits nourrissant, souvent très gras, ou riches en sucres lents, présentant une flaveur peu développée, et une texture molle » lit-on toujours chez Nathalie Rigal. Sans surprise mais en totale contradiction avec ce que notre bon sens, couplé à notre envie d’avoir des enfants en bonne santé, nous dicte, « la plupart des légumes et certains aliments à la flaveur prononcée (fromages forts, cornichons, oignons, poivre) sont abhorrés ».

Néophobie : kezako ?

Le mot fait un peu peur mais désigne en réalité un phénomène assez facile à saisir et quasi universel (77 % des enfants seraient néophobes à des degrés différents selon une enquête de 1994, menée par la psychologue Liliane Hanse). Nathalie Rigal le résume ainsi « La néophobie est un sentiment de peur éprouvé par l’omnivore face à des aliments inconnus. Sur le plan comportemental, cela se traduit par une réticence à goûter un produit nouveau, et sur le plan des affects et des émotions, par une tendance à le trouver mauvais, dès lors que l’on accepte d’y goûter. » C’est là que ça agace un peu le parent, forcément, mais se dire que c’est normal soulage déjà pas mal. S’il ne faut pas forcer l’enfant à ingurgiter un aliment qu’il refuse, un tel constat n’est cependant pas une invitation à baisser les bras en servant des coquillettes à sa progéniture tous les jours. Il faut au contraire accompagner l’enfant dans sa diversification, et lui faire des propositions progressives, à mesure qu’il évolue et grandit. « La néophobie peut être progressivement atténuée, voire annulée par un apprentissage adapté. Comment ? En recourant au processus de familiarisation. Un mécanisme très simple basé sur l’expérience visant à rendre familier un produit rejeté et inconnu.(…) C’est ce que l’on appelle “ les effets positifs de l’exposition “, un processus bien connu des chercheurs en sciences humaines et des spécialistes du marketing. » Si les effets de la familiarisation commencent à se faire sentir à partir de cinq expositions, il faut être patient quand on sait que certains enfants ne vont goûter – et éventuellement apprécier – un aliment qu’au bout de vingt à trente expositions. Cela laisse donc une belle marge avant de renoncer à le lui proposer, si tant est qu’il le faille un jour.

Découvertes et plaisir

La première chose à faire donc, quand son enfant est néophobe, revient à le familiariser avec l’aliment, en l’invitant régulièrement à le goûter, tout en se gardant (quitte à se retenir) de mettre une quelconque pression sur ses épaules. L’impliquer dans la préparation des repas fonctionne également très bien, car c’est prouvé, un enfant est plus enclin à manger ce qu’il a lui-même mitonné ! Il est encore indiqué de parler des aliments, de les faire toucher, sentir et d’expliquer comment et où ils poussent. De mettre des mots donc, sur les sensations éprouvées au contact de la nourriture… Pour Rigal d’ailleurs, « les mots ont la vertu de contenir l’angoisse de l’omnivore. Construire une image verbale de l’aliment permet de le faire passer du stade d’objet comestible non identifiable à celui d’objet identifiable. L’enfant qui sait ce qu’il va manger est préparé à l’expérience sensorielle à venir et donc adopte une attitude moins néophobique, plus nuancée ». 

 » Construire une image verbale de l’aliment permet de le faire passer du stade d’objet comestible non identifiable à celui d’objet identifiable. »

Acquérir des connaissances aide en outre l’enfant à gagner en sentiment de contrôle, à remplir son réservoir de puissance. Dans cette optique, si l’on n’a pas de potager à proximité, de beaux albums jeunesse peuvent servir d’alternatives, comme les très complets La fête des fruits de Gerda Muller (pour les plus grands chez L’école des loisirs) ou Les légumes, quelle aventure de Virginie Téoulle et Michela Eccli (à partir de 3 ans, Rue de l’échiquier jeunesse). Aussi, peut-être avez vous fait le constat, démoralisant si on le prend pour soi, d’avoir un enfant qui mange à la cantine ou lorsqu’il est invité chez un copain, et rechigne constamment à manger les plats que vous lui servez. Là aussi, c’est bien naturel, puisque « le contexte social et affectif de la consommation alimentaire joue un rôle prépondérant chez l’enfant ». Regarder ses petits copains manger serait donc le meilleur moyen de se mettre à manger, comme par contagion.  Quant à ce qu’il se passe à la maison, on sait depuis 1975 (cf. expérience d’Harper et Sanders), que le fait de voir le parent goûter l’aliment avant de l’offrir, augmente de plus de 30 % les chances que l’enfant accepte de le goûter à son tour.Nathalie Rigal conseille enfin tout autant de bannir le chantage –  on oublie le « Pas de dessert tant que tu n’as pas fini tes haricots » ! – que la possibilité pour l’enfant d’avoir un menu particulier. Le menu, conçu en tenant compte des goûts de chacun, devrait idéalement être le même pour toute la famille, afin de ne pas laisser croire à l’enfant qu’il est normal de manger différemment des adultes.  Si l’on doit repousser progressivement, les limites du terrain gustatif connu de son enfant, il est en effet hors de question de le laisser choisir, au risque de ne le voir manger plus que du gras, du sucre et des sucres lents.

Christine Sanchez Gaspard

En savoir plus :

C’est bon, c’est bio ! 

Les enfants étant plus réceptifs avant deux ans, il s’agit d’en profiter pour leur faire découvrir le plus tôt possible un maximum de saveurs et de textures. Aussi peut-on tenter de varier progressivement les propositions en ajoutant régulièrement de nouveaux légumes, épices et fruits à la liste de ceux qu’ils ont déjà goûté. Parce qu’on n’a pas toujours le temps et qu’on n’a pas non plus l’habitude de tout cuisiner, certains petits pots peuvent aider à enrichir nos propositions. Disponible en supermarché,  la marque babybio permet de faire découvrir des légumes anciens comme le panais ou le topinambour, des plats sucrés / salés ou de la viande de canard. Un gros coup de cœur aussi pour les petits pots frais conçus par la marque Comme des papas, car les recettes sont élaborées et variées, avec des compotes littéralement à tomber, que les parents doivent se retenir de manger en cas de fringale ! Et pour les adeptes de l’easy life, qui voudraient éprouver le plaisir de concocter de bonnes recettes à leur progéniture sans y passer trop de temps, il y a les délicieux ingrédients bio en compote ou purée de chez Popote. Rutabaga, épinard, figue, pintade etc., tout y est pour créer de savoureux mélanges à faire pâlir les grands d’envie.  

goodgout.fr babybio.fr  commedespapas.fr popote-bebe.fr

Stéréotypes en cuisine !

Jusqu’à douze ans, on ne distingue aucune différence entre les goûts des filles et des garçons. Et puis étrangement, dès douze ans, avec la puberté, le collège, l’accès aux images, Instagram… les filles se tournent plus facilement vers les légumes et se mettent à aimer les crudités quand les garçons semblent plus enclins à consommer des produits animaliers. Alors même si ça ne fait de mal à personne d’aimer les crudités, et même si ça ferait du bien aux garçons d’en manger aussi, voilà une info qui a le don d’hérisser nos poils de nouveaux parents ! Et de nous mettre en alerte très tôt sur les effets potentiellement néfastes du diktat de la minceur, auquel Nathalie Rigal fait allusion lorsqu’elle souligne que cette préférence féminine s’explique par le processus d’appropriation, les légumes étant associés à la diététique. 

Pour des repas apaisés

S’appuyant sur cette idée que « si l’adulte pense aider en donnant, sans comprendre qu’être là pour recevoir est d’une importance primordiale, c’est un signe certain de son incompréhension des petits enfants » (Donald Winnicot, De la pédiatrie à la psychanalyse, 1969), cet ouvrage intéressant met en avant un lien parent / enfant bâti sur l’idée du don et du contre-don, qui commence avec la nourriture. Selon ses auteurs,  le Dr Patrick Serog et Roseline Lévy-Basse, « Les parents actuels ont tendance à devancer les désirs de l’enfant et à les exaucer aussitôt. L’enfant reçoit “ tout “, sans rien attendre. Cette attitude des parents qui veulent “bien faire“, qui veulent “le meilleur“, bloque en réalité le cycle naturel du don. L’enfant ne peut pas manifester son désir, car il n’en a pas le temps. » Privé de l’opportunité de donner à son tour à ses parents, l’enfant pourrait refuser le don premier de ses parents, à savoir la nourriture. Il faudrait donc ici redonner à l’enfant l’occasion de donner à ses parents, en l’aidant à s’investir, assez simplement dans la préparation des repas, mais aussi régulièrement au quotidien pour l’harmonie duquel chacun doit pouvoir œuvrer. Retrouvant ainsi de l’assurance, du contrôle et un sentiment d’utilité, l’enfant pourrait ainsi renouer simplement, et comme par ricochet, avec le plaisir de manger ce que ses parents lui donnent. 

La guerre des repas n’aura pas lieu, du docteur Patrick Serog et Roseline Lévy-Basse, Éditions Marabout. 

Diversification 

La DME (diversification menée par l’Enfant ou Baby-Led Weaning BLW en anglais) est une nouvelle approche basée sur une alimentation plus autonome du nourrisson, et plus à l’écoute de ses besoins. Souvent réduite au fait de proposer immédiatement des morceaux à son enfant de 6 mois, plutôt que des purées ou compotes parfaitement lisses, la DME serait en réalité « bien plus complexe. L’écoute des signaux de faim et de satiété, ainsi que l’offre de repas équilibrés à partir d’aliments sains et peu transformés » étant à l’origine d’un concept plus global, comme l’explique la spécialiste Evelyne Bergevin dans un article intitulé L’alimentation autonome du nourrisson : une piste pour la prévention de l’obésité (Le Patient Vol.11, n°3). Car tout part en fait du présupposé que si le nouveau né à terme détermine ses besoins énergétiques seul et de manière innée (d’où la préconisation initiale de l’alimentation à la demande), il n’y a pas de raison que les choses changent en passant au solide quelques mois plus tard. Il s’agit donc de l’installer à table dès qu’il tient assis, de le faire prendre son repas en même temps que le reste de la famille, et de lui proposer des aliments en morceaux d’une grossesse étudiée pour qu’il ne risque évidemment pas de s’étouffer ! Ça vous tente ? Parlez-en quand même avec votre pédiatre ou renseignez-vus bien pour le faire comme il faut, sans faire prendre de risque à votre tout petit. 

Petites mains, grande assiette, d’Évelyne Bergevin, Annie Talbot et Marie-Ève Richard, Éditions La Semaine.