EN VRAI, C’EST QUI MON PÈRE ?

TÉMOIGNAGE. Que se passe t-il lorsque l’on découvre que son père n’est pas son père biologique ? Confronté à une telle révélation, comment ne pas se perdre ? C’est ce qui est arrivé Marie Lagarde, à l’origine du projet Bande de Bâtards, une initiative artistique audacieuse pour tordre le cou au silence et aux idées reçues.

Marie Lagarde a 37 ans. Elle a le teint clair, des cheveux courts, blonds et une silhouette élancée, « de sauterelle ». Elle a une dégaine bien à elle, qu’elle dit devoir à son père biologique. Celui là même dont elle ignore encore l’existence à 27 ans, lorsqu’elle accouche de son premier enfant. Une petite fille. « Ma grossesse m’a moins perturbée que le fait d’apprendre que j’allais avoir une fille. Cette perspective m’a fait peur et j’ai vrillé. Quelque chose coinçait, c’était évident, mais je ne savais pas encore quoi» explique-t-elle. À la naissance de sa fille, en mars 2007, elle repousse sans trop savoir pourquoi, le moment où ses parents feront sa connaissance. En proie à un mal-être grandissant, qui l’empêche de se saisir pleinement de sa maternité, elle consulte une thérapeute sur les conseils de son conjoint d’alors – le père de sa fille. La spécialiste la met très vite sur la piste d’un blocage familial, certainement à chercher du côté de sa mère ou de sa grand-mère. « Ma marraine, dont j’ai toujours été proche, m’a alors orientée vers ma mère, en me disant qu’elle avait la clé de mon malaise. Elle a même organisé un déjeuner pour nous réunir, ma mère et moi. Nous n’étions que toutes les deux, on tournait autour du pot. Puis j’ai exprimé à ma mère mon sentiment qu’elle me cachait quelque chose. Elle a d’abord nié. Alors, une phrase que je ne m’étais jamais murmurée, même intérieurement, a surgi de ma bouche. J’ai dit Papa n’est pas mon père. Du tac au tac, ma mère a répondu oui. » La révélation est faite. Il n’y a plus qu’à dealer avec. Sauf qu’à peine le secret dévoilé, sa mère lui demande d’y retourner, justement, dans le secret. Car cette information là, elles ne sont toujours que trois à la connaître. La jeune femme veut cependant tout de suite savoir qui est son père biologique. Elle obtient un nom qu’elle note sur un bout de papier.

Un secret tsunami

Marie garde donc le secret dans sa famille, mais elle en parle à sa fille d’un an et se confie à ses amis. Elle ne sait plus qui elle est. Elle se souvient de son enfance. De sa blondeur surtout, si étonnante – il n’y a que des bruns dans cette famille – qu’elle se demandait secrètement à l’âge de dix ans déjà, si elle n’avait pas été adoptée… Au point de développer des TOC, puis une anorexie à 18 ans. Elle se souvient de tout. Elle remonte le fil de sa vie, la regarde sous le prisme de la vérité. Puis elle continue de sombrer, affaiblie par ce pesant secret, dans une profonde dépression. Les mois passent. Elle finit par se confier à l’une de ses belle-sœurs et le secret, dont elle est dépossédée, éclate. Ses deux frères aînés qu’elle adorait, puis son père, celui qui l’a élevée et qu’elle considère toujours ainsi, ont enfin le droit de savoir, de s’éprouver à ce secret tsunami. En Belgique où elle se rend accompagnée de ses parents, elle fait un test ADN. Un test qui lui permet de recevoir quelques semaines plus tard, un papier qui exclue noir sur blanc, tout lien de parenté avec son père. En parallèle, le couple qu’elle forme de son côté avec le père de sa fille, s’abîme lui aussi, progressivement, jusqu’à la rupture et même si aujourd’hui, ils ont conservé de très beaux liens.

La quête du père

Marie part ensuite en quête de son père biologique. À force de persévérance, elle finit par le rencontrer dans un café en 2013, à New-York où elle ne se rend que pour le voir. Juste avant, elle se pomponne comme pour un rendez-vous galant. « Je l’ai reconnu tout de suite. Je suis son portrait craché. Il m’a prise dans ses bras. J’ai tout déballé. C’était bizarre. Il était un peu en mode séducteur, reconnaissait son histoire avec ma mère mais jouait un peu sur les mots quant à la probabilité que je sois sa fille.» Quelques mois plus tard, ils se revoient à Paris, sa mère en plus. Marie comprend alors qu’elle est née d’une très grande histoire d’amour. Elle pense même que depuis, sa mère, désormais séparée de son père affectif, est de nouveau avec son père biologique.

Une vérité fondatrice

Pour Marie, toute cette histoire a été aussi lourde à gérer que refondatrice. Il a fallu tout déconstruire. Puis recoller les morceaux, un à un. Patiemment, elle a rajouté des pièces au puzzle compliqué de sa généalogie biologique et affective. Elle a désormais une nouvelle famille, composée de sa fille, de son mari et du petit garçon qu’ils ont eu ensemble il y a deux ans. Mais sinon, elle ne voit plus ni ses parents ni ses frères. « Après le test ADN, alors que mes lignes avaient considérablement bougé, tout le monde a fait comme si rien n’avait changé. Mes frères me disaient que ce n’était pas grave, tout le monde faisait le canard et personne ne voulait vraiment en parler. J’avais l’impression d’être un trouble fête. Je me suis sentie isolée avec mon besoin d’échanger avec eux. Je me suis exilée et ils m’ont laissée faire. Ma mère a toujours cru que je l’avais jugé sur l’acte, alors que je m’en fous. C’est plutôt le déni de ce que ça a suscité chez moi, que je déplore. » Bien accompagnée, Marie a puisé en elle les ressources pour remonter la pente. Et retrouver un équilibre sur un socle assaini, à partir de la vérité. 

Propos recueillis par Christine Sanchez Gaspard

Bande de Bâtards

En juin dernier, Marie a posé l’une des dernières pierres de sa reconstruction. Elle a quitté un job qui l’ennuyait dans le marketing, pour se consacrer à d’autres projets plus motivants et plus en phase avec ses aspirations d’aujourd’hui. Véritable pied-de-nez au déni et à cette tendance qu’ont les familles d’imposer le silence aux enfants du secret, Bande de Bâtards est né du constat qu’ils sont nombreux à souffrir, notamment de la méconnaissance qu’ont les gens de l’impact identitaire de telles révélations. « Tout le monde connait quelqu’un qui connait quelqu’un à qui c’est arrivé ! » s’exclame Marie. Pour l’instant sur le site de Bande de Bâtards mais sans doute bientôt via d’autres supports (exposition, livre…), la jeune femme publie les histoires de ces enfants devenus grands, qui la sollicitent pour dire tout haut leur grand secret. Ils se racontent, parfois en plusieurs fois. Marie met en mots leurs confidences. Ils valident et c’est elle qui tremblante, publie leur témoignage. Un travail aux confins de l’intime, qu’elle poursuit avec ardeur et conviction en collaboration avec son ami photographe Svend Andersen. Aussi impliqué qu’elle dans la construction de ce projet de vérité, il signe pour accompagner chaque écrit, un portrait mordant, fantasmatique et nimbé de mystère. Pour l’instant, il n’y a que les grands enfants qui se racontent. Mais le duo aspire à terme, à faire également de la place aux mères qui ont gardé de si pesants secrets, aux pères biologiques qui découvrent qu’ils ont eu un enfant, ou aux pères affectifs qui apprennent que l’enfant qu’ils ont élevé n’était pas le leur. Soit, à tous ceux qui dans une famille, de la même façon qu’une douleur localisée rayonne, se retrouvent finalement impactés par une telle histoire. À bon entendeur, donc. 

http://www.bandedebatards.co