LE RAP, ART MÉPRISÉ

Sous-culture de gangsters, langage d’illettrés, apologie de la femme-objetDepuis ses débuts en France, le rap est stigmatisé et désigné comme responsable de nombreux maux de notre société. Pourtant, cette musique à la langue riche et hybride est avant tout un art en soi qui a toute sa place dans la culture populaire.

Moqués pour leur maigre vocabulaire et critiqués pour avoir engendré toute une génération d’incultes, les rappeurs sont régulièrement présentés comme des piétineurs de la langue de Molière par la culture dominante. Cependant, dès son apparition dans le Bronx à New York dans les années 1970, le rap puise dans le toast jamaïcain ou le jeu des dirty dozens (les “Ta mère“), la gouaille populaire des quartiers noirs et hispaniques, mais aussi dans la littérature africaine-américaine et les figures du mouvement pour les droits civiques.

De MC Solaar à Booba, en passant par Diam’s et Casey, le rap français utilise aussi notre parler dans toute sa richesse. « On trouve des registres familier, courant, soutenu, des emprunts à des langues étrangères (anglais, arabe, romani, espagnol, wolof, des expressions locales intactes («deuh», «dégun» pour les Marseillais) ou déformées par la verlanisation et l’emploi de tournures orales (le gimmick, les ad-libs) et écrites », indique Emmanuelle Carinos, autrice pour l’ABCDR du Son, doctorante en sciences sociales au CRESPPA et ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure, où elle a co-organisé avec Benoît Dufau un séminaire consacré à la stylistique des textes de rap français intitulé La Plume et le Bitume. Plus qu’une langue en soi, le rap serait une « gigantesque machine à recycler la langue, qu’il s’agisse de la langue populaire, de la langue savante ou de la langue des médias », selon Cyril Vettorato, Maître de conférences en littérature comparée à l’ENS de Lyon. « Qui aurait pu deviner que des gens comme Seth Gueko mettraient à la mode des mots du parler gitan ou d’un vieil argot de titi parisien ? » Pour Virginie Brinker, Maitre de conférences en littératures francophones à l’Université de Bourgogne-Franche-Comté de Dijon, les textes de rap sont bel et bien de la littérature « à partir du moment où ils concentrent des effets pour agir sur leurs destinataires. » Dans le cadre de la rubrique Poétiques du rap français qu’elle anime pour la revue Africultures, la professeure s’intéresse aux spécificités poétiques de certains rappeurs, tels que Disiz La Peste, Rocé, La Rumeur, Casey ou Gaël Faye. « J’ai pu y analyser ce qui fait pour moi l’une des particularités du style de Kery James, à savoir la rhétorique du paradoxe et ce que j’ai pu appeler une “poétique de la condition“, qu’il met assez systématiquement en œuvre. »

Autre preuve que les rappeurs ne sont pas des crétins ignares , ils se sont souvent forgés une culture très variée et diversifiée, alliant littérature classique et pop culture. Ismaël Métis, rappeur originaire de Aulnoye-Aymeries dans le Nord de la France qui vient de sortir l’album Permis de Déconstruire, raconte s’être en partie éduqué grâce au rap. « Au collège, j’ai étudié la Guerre du Golfe et j’ai compris ce que c’était avec IAM. C’est aussi grâce à Keny Arkana que j’ai compris ce que voulaient dire les termes capitalisme, libéralisme et alter-mondialisme». Illustre, quant à elle, cite autant Le Petit Prince de Saint-Exupéry que Belle du Seigneur d’Albert Cohen comme références. « Ce qui m’intéresse c’est de repousser mes limites en termes de réflexion afin de me forger un avis personnel. Montaigne disait “il vaut mieux avoir une tête bien faite, que bien pleine“ ! »

UN CAS D’ÉCOLE

La rappeuse clermontoise salue également la qualité des textes de Kery James, Scylla et Lonepsi que « l’on peut lire comme un recueil de poèmes » et qui mériteraient d’être étudiés à l’école tant pour leur dimension littéraire que pour les thématiques très actuelles qu’ils abordent. Ainsi, ces derniers temps, la presse a relayé le rôle de « lanceurs d’alertes » qu’avaient pu jouer les rappeurs sur la situation des Rohingyas en Birmanie. Par ailleurs, certaines paroles de chansons peuvent constituer un réel outil pédagogique pour décrypter les différentes figures de style : « la métaphore filée chez IAM ou le chiasme chez Médine », explique Emmanuelle Carinos. Enfant du destin de Médine est clairement une leçon de narration, de géopolitique et d’histoire, qui pourrait parfaitement convenir pour la séquence “argumentation“ en 1ère ES. »

Epaulées par deux collègues professeurs de français, Virginie Brinker vient justement d’achever un manuel scolaire de préparation au bac qui fait entrer en résonance des textes de rap du milieu des années 1990 à nos jours avec des textes “classiques“, traditionnellement étudiés en classe. « Nous avons pu observer que les textes de rap permettent, entre autres, à tous les élèves, amateurs de rap ou non, de s’approprier les notions nécessaires à l’analyse des textes, à partir d’un corpus plus familier, plus ancré dans leur quotidien et dans l’actualité », observe-t-elle. Cependant, tout le monde ne l’entend pas de cette oreille. Si ces chercheurs et artistes s’accordent à louer les mérites littéraires du rap, ses détracteurs le relèguent à une vaste dénaturation de notre langue. « Dans un pays qui valorise l’écrit par rapport à l’oral, un texte qui n’a pas de support papier va être négligé car il ne sera pas considéré comme littérature », analyse Bettina Ghio, autrice de Sans fautes de frappe : rap et littérature (Les mots et le reste, 2016). Par mépris de classe ou racisme structurel, cette musique se retrouve méprisée.

UN RACISME ANTI-RAP

« On pourrait très bien étudier Kendrick Lamar à l’école, mais le rap est considéré comme une musique de sauvages et d’indigènes » déplore Ismaël Métis. Dans son ouvrage Une histoire du rap en France (2014, La Découverte), le sociologue et chercheur au CNRS, Karim Hammou rappelle que dès les débuts du hip hop en France, le fait de parler du rap dans les médias renvoyait en fait à autre chose. « Dans le discours dominant des médias, le rappeur n’est pas un artiste individuel mais une sorte de projection collective qui incarne tous les discours et les fantasmes (parfois, bienveillants et paternalistes) associés à la figure du “jeune de banlieue“ », souligne Cyril Vettorato. Ce type de préjugés s’explique notamment par la suprématie de la « culture légitime, institutionnelle, donc blanche bourgeoise – la culture des dominants », précise Emmanuelle Carinos. Bien que des artistes comme Kery Kames, Oxmo Puccino et Casey soient étiquetés “intellos du rap“, ils souffrent également de ce que Bettina Ghio qualifie de « perception raciste » de la société. « Quand elle avait été invitée à un séminaire à Normal Sup’, Casey avait déclaré « le problème, c’est qu’on nous ne considère pas comme des auteurs ». C’est exactement ça. Soit les rappeurs sont perçus comme des voix contestataires soit comme des racailles qui dénigrent notre langue et notre culture.»

LE BOUC-ÉMISSAIRE DU SEXISME

Pour toutes ces raisons, le rap endosse tous les torts, dont, cliché récurrent et indécrottable, de faire preuve d’un sexisme chevronné. Car même si certains MCs se délectent de punchlines misogynes, il ne s’agit là que du symptôme d’un monde globalement sexiste et patriarcal. « Le sexisme est un problème qui concerne la société dans son intégralité, et le fait de le repousser vers des groupes minoritaires ne sert à rien d’autre qu’à se défausser du problème » estime Cyril Vettorato. « Amusez-vous à éplucher les paroles des Rolling Stones ou de Georges Brassens, et vous verrez que le tableau n’est pas beaucoup plus reluisant». En outre, de Médine à Gaël Faye, en passant par Kery James, La Rumeur, Oxmo Puccino, de nombreux artistes ne font pas la promotion de l’oppression des femmes et proposent d’autres formes de discours, les cantonnant parfois au statut de rebelles et de porte-voix d’une contre-culture. « Je ne crois pas que le rap soit forcément une musique contestataire », déclare Bettina Ghio. « Il a un caractère propre mais s’insère parfaitement dans la culture française, qui a du mal à la reconnaître. » L’un des premiers moyens de lutter contre tous ces préjugés et de considérer enfin le rap comme un art à part entière serait de lui faire « le même honneur que l’on fait à la culture savante » conclut Cyril Vettorato. « C’est-à-dire l’aborder par le haut, en partant de ce qu’il a de meilleur, et non par le bas. »

« Je ne fais pas le poète, j’représente les potes en taule qui parlent aux mouettes » Jul, Wesh fils de (2016)

Jul, Alonzo, Soprano, Maître Gims, PNL, aujourd’hui les rappeurs qui occupent le sommet des charts semblent parfois loin de la verve de Casey, Kery James ou Oxmo Puccino. De la mélancolie régressive et nihiliste de PNL, qui bouleversent les codes habituels du genre avec leur passion pour les céréales et les dessins animés, aux productions commerciales et aux textes faciles de Jul, peut-on dire que tout le rap s’apparente à de la littérature ? « Les meilleures plumes ne sont pas les plus scolaires, juge Emmanuelle Carinos. Il y a quasiment autant de langues du rap que de rappeurs : la langue d’Akhenaton n’est pas celle de Sofiane, ni d’Ademo et N.O.S, et aucun des trois ne ressemble à celle de Niska, SCH ou Vîrus. »

Ismaël Métis, qui anime des ateliers d’écriture dans des collèges, constate pour sa part que les modèles des élèves varient en fonction de leurs catégories socio-professionnelles. « Dans les milieux blancs et ruraux, ce sera plutôt Bigflo & Oli ou Orelsan alors que dans les quartiers et auprès de populations racisées, ce sera Kalash Criminel et Nino. Mais des artistes comme Jul et PNL restent des références universelles. » Par ailleurs, l’intérêt de ces artistes ne réside pas forcément dans la forme de leur langue, mais dans leur narration en soi. Si les termes et les thèmes abordés semblent pauvres ou peu profonds, ils racontent et reflètent aussi une réalité.  « Je pense que Niska mérite d’être étudié. C’est intéressant de se demander pourquoi il écrit comme ça, en rimes, alors qu’il n’a jamais appris à le faire » souligne Ismaël. Un avis partagé par Bettina Ghio qui considère que la poésie n’est pas forcément là où on le croit. « Il s’agit d’abord de définir ce qu’est la littérature. Certains artistes peuvent être dans une démarche littéraire sans utiliser un vocabulaire, des tournures de langue et des figures de style complexes. Mais le rap finit toujours par croiser le chemin de la littérature d’une façon ou d’une autre. »

Éloïse Bouton

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