LA PEUR, UNE AMIE QUI VOUS VEUT DU BIEN

Autrice, psychothérapeute et formatrice très investie en faveur du développement de la parentalité positive, Isabelle Filliozat a conçu un ensemble de cahiers-outils à destination des enfants pour les aider à s’épanouir en ayant conscience d’eux-mêmes. Et aider leurs parents à mieux les comprendre. L’un de ses cahiers, mes peurs, amies ou ennemies ? leur montre d’ailleurs la voie pour apprendre à dompter leurs peurs, ou plutôt, à nouer une forme d’amitié avec elles.

Malgré l’ambivalence et les angoisses que cette émotion suscite, la peur est-elle l’amie ou l’ennemie de nos enfants ?

Isabelle filliozat : Toutes les émotions sont amies du moment qu’elles sont une réaction physiologique. La peur a mauvaise presse. On a longtemps cru qu’il fallait ne pas avoir peur. Pendant une période, l’armée américaine a cru bien faire en diminuant la peur de ses soldats et cela a augmenté ses pertes. Il y a donc eu un changement de cap : on leur enseigne désormais la peur, très utile, qui sert à appréhender le danger. La peur, c’est l’émotion qui précède l’action, en déclenchant des processus dans le corps qui améliorent nos chances de réagir, de se défendre et de réussir. L’anxiété a d’ailleurs coévolué avec l’intelligence et permet de se préparer aux difficultés de la vie. En réalité, plus on est anxieux, mieux on sollicite nos compétences et plus on réussit.

Les peurs se transmettent-elles de génération en génération ? Et si oui, faut-il se débarrasser de ses propres peurs pour aider son enfant à faire face aux siennes ?

Totalement. La peur est la plus contagieuse des émotions, car comme elle permet de faire face au danger, elle est aussi celle qui permet de protéger le groupe. En tant que parent, il y a un travail à mener sur ses propres peurs. Toutes les peurs utiles sont à préserver, mais il faut se libérer des inutiles. On peut en parler à ses enfants et leur montrer comment on y fait face.

La peur est la plus contagieuse des émotions, car comme elle permet de faire face au danger, elle est aussi celle qui permet de protéger le groupe.

Les papas ont-ils un rôle particulier à jouer, vis-à-vis des peurs de leur(s) enfant(s) ?

On observe que les papas sont généralement moins surprotecteurs que les mamans. La mère qui a porté l’enfant dans son ventre, endosse souvent un rôle très protecteur depuis le tout début et a tendance à être dans le verbal là où l’action est à privilégier. S’il y a aujourd’hui un travail de rééquilibrage à faire pour sortir des stéréotypes de genre – les hommes ont à devenir plus couvant et les femmes à être un peu plus permissives -, les papas font un gros travail, très nécessaire, en permettant la transgression. Or, les transgressions sont très utiles à l’enfant qui ose se confronter au danger, gagne en confiance et en sentiment de puissance. C’est important qu’un enfant qui tombe se relève, sans qu’il y ait forcément une intervention du parent. Permettre, c’est lui donner du courage.

Concrètement, que faut-il faire quand son enfant a peur ?

D’abord, il faut le prendre dans les bras, mais pas plus de 15 secondes, si c’est sans effet. Puis, il faut garder son calme et lui demander, les yeux dans les yeux : « Regarde moi, ai-je peur ? » Les émotions sont contagieuses et le but est que mon calme l’atteigne. Il est également important de ne pas vouloir résoudre le problème dans l’urgence. L’évitement peut être une bonne solution si on n’a pas le temps. Mais il faut évidemment revenir sur le sujet plus tard, en discuter et essayer de trouver des solutions pour aider son enfant à s’armer. Il faut le confronter progressivement, l’aider à accepter de ressentir de la peur, à petite dose, en lui rappelant que les émotions ne durent pas. Et aller un peu plus loin…

À partir de quel stade les peurs ou l’anxiété d’un enfant doivent nous alerter ?

Si ça dure plus d’un mois et que l’on se sent démuni. On a besoin d’aller vers quelqu’un qui sait aider un enfant à dépasser ses peurs. Il s’agit d’enseigner plus que de faire de la thérapie. Tout ce qui est passif n’aide pas suffisamment l’enfant. Les histoires ne suffisent pas. Il est préférable qu’il dessine. Il faut jouer, beaucoup, au loup s’il en a peur, et fournir ainsi du pouvoir personnel à l’enfant. C’est le pouvoir qui guérit la peur. Il faut que l’enfant court, saute, grimpe aux arbres et accomplisse des prouesses qui vont le rendre fier de sa puissance.

Est-ce qu’un enfant qui a peur des requins mais lis des livres et regarde des documentaires les concernant, cherche à se faire peur ?

Il cherche en fait à se confronter à ses peurs. Il va d’ailleurs chercher jusqu’à ce qu’il trouve une solution et retrouve du contrôle. Mais ça peut aussi être une transposition, suite à l’arrivée d’un nouvel enfant dans la famille par exemple. Un enfant peut s’entourer de personnages monstrueux, non pas pour ne plus en avoir peur mais parce qu’il veut faire la paix avec le monstre qu’il sent en lui.

Propos recueillis par Christine Sanchez Gaspard

À lire : 

Les Cahiers Filliozat : Mes peurs, amies ou ennemies? de Isabelle Filliozat, illutrations Frédéric Benaglia, Nathan, 80 pages, 1290.