Du jour au lendemain, tout a changé. L’arrivée d’un petit être de quelques kilos à peine a bouleversé des habitudes vieilles parfois de plusieurs décennies. Ce qui avait résisté au passage à l’âge d’adulte, à l’entrée dans la vie active et même à l’engagement dans cette autre aventure périlleuse qu’on appelle le couple pourrait bien, cette fois, appartenir au passé. Fini, les week-ends consacrés à boucler le dernier Mass Effect ou le nouveau Final Fantasy. Terminé, les longues heures passées à jouer en ligne à Forza ou à Destiny. Le gamer est devenu père et rien ne sera plus comme avant. C’est à se demander s’il ne serait pas devenu grand.

A u début, on fait comme si. « Quand mon fils est né, je jouais avachi sur le canapé avec lui qui dormait sur moi », avoue Ludovic, père d’un garçon de cinq ans et d’une fille d’un an et demi. Mais, rapidement, il faut se rendre à l’évidence. « Avoir des enfants, ça signifie se réveiller à 7 heures du matin 365 jours par an, poursuit-il. Impossible de se coucher à 5 heures parce qu’on veut terminer “encore une dernière quête” de The Witcher 3. Le réveil est trop brutal et la journée qui suit est un combat de tous les instants dans lequel j’enchaîne, avec ma femme, préparation, école, boulot, retour, bain, repas, coucher. A partir de 21h, c’est “quartier libre”, mais la fenêtre n’est pas large, alors on doit optimiser. » Encore faut-il tenir le coup physiquement. Co-créateur avec d’autres « papa gamers » du site octopaddle.fr *, Sébastien, père de deux filles de 4 et 7 ans, finir souvent par « s’affaler sur le canapé, vidé et incapable de lancer la console. Ou pire : par s’endormir devant. Ça, c’est dur. » Que le père d’enfant en bas âge qui n’a jamais piqué du nez à même pas 22 heures devant une cinématique de Metal Gear Solid lui jette la première pierre. Sur ce plan, la dure condition de papa gamer rejoint celle de ses homologues cinéphiles, sérievores ou gros lecteurs : parvenir à se ménager un tout petit peu de temps ne suffit pas forcément.

Mais il n’y a pas que ça. Si pratiquer le jeu vidéo est aussi une manière de conserver un lien avec sa propre enfance plus ou moins lointaine, la présence d’un véritable enfant oblige à se montrer un minimum responsable. Par exemple, il ne sera pas du meilleur goût d’arpenter les couloirs hantés de Resident Evil 7 avec un petit bout de chou dans la pièce. « Je fais en sorte qu’ils ne soient pas présents lorsque je joue à des PEGI 18 [Lire l’article « à quoi on joue, Papa ? » ], explique Yannick, dont les fils ont trois et huit ans. Ce sont les mêmes règles que lorsqu’on regarde un film. Par ailleurs, je suis maintenant incapable de jouer à des jeux gores ou avec une pression de chaque instant alors que j’en étais un gros consommateur avant. »

Les gamers s’adouciraient-ils en devenant parents ? Ils peuvent en tout cas être vite rappelés à la réalité. Co-auteur avec Jean-Jacques Launier du livre Art ludique (Sonatine Editions) et père de garçons de deux et sept ans et demi, Jean-Samuel Kriegk n’est pas près d’oublier sa « pire expérience de papa gamer », née de la rencontre entre son aîné fasciné par les petites voitures et GTA 5. « Il me voyait jouer et il m’a demandé s’il pouvait choisir une voiture et la conduire, raconte-t-il. J’ai dit oui. Il voit une super bagnole, il me dit qu’il veut celle-là. Alors je la vole en détournant son attention pour qu’il ne s’en rende pas trop compte et je lui passe la manette. Ce qui s’est passé, c’est qu’il a pris la voiture, est tout de suite allé renverser trois piétons, les flics ont débarqué et ils lui ont tiré une balle dans la tête. J’étais mortifié. » Depuis, le garçonnet ne cesse de redemander à jouer à GTA. « Je lui réponds que c’est dans très longtemps, à 18 ans, que c’est trop violent. Mais il reste cette fascination, ce truc imprimé dans sa mémoire alors que je n’y ai jamais rejoué devant lui. Ça ne l’a pas traumatisé : c’est moi qui ai projeté la violence de la scène. Ce qui est très difficile quand tu es parent, cest de te mettre à la place de ton enfant et de comprendre ce quil retire de l’expérience de jeu. »

PARTENAIRES PARTICULIERS

Tout n’est heureusement pas sombre et compliqué dans la vie des papas gamers qui, au bout de quelques années, réalisent souvent qu’en faisant des enfants, ils se sont aussi fabriqués des partenaires de jeu qui remplaceront idéalement les copains moins disponibles qu’avant, en plus de faire éventuellement progresser, au moins numériquement, la cause gamer au sein du foyer – mais méfions-nous des idées reçues : dans les familles, le joueur le plus ardent peut tout à fait être une maman confrontée à un conjoint réticent. Le premier plaisir du papa joueur est là : dans le partage de sa passion, sa transmission, pour ne pas dire l’éducation vidéoludique des enfants, histoire qu’ils n’aillent quand même pas jouer à n’importe quoi – notez bien que le succès n’est pas du tout garanti. « Je suis fils unique, mais mon père jouait aux jeux vidéo et programmait en amateur, dit Sébastien. On jouait ensemble et je me souviens de Zelda 1 sur NES, à dessiner nos cartes personnelles sur papier à petits carreaux. Bien sûr, c’est ce schéma que je souhaite reproduire avec mes enfants. Je serais malheureux si aucun d’eux n’aimait les jeux vidéo et je nous imagine bien en 2023, quand ils auront six, huit et neuf ans et demi, à se faire une après-midi devant le Mario Kart du moment ou à les voir tous les trois évoluer dans Secret of Mana avec leur papa derrière pour les guider. »

En matière d’expériences partagées, les mêmes titres reviennent souvent d’un père à l’autre. Il y a les Mario et les aventures à licence Lego (Marvel, Star Wars) qui se prêtent aux duos adulte-enfant, Rayman ou les Skylanders et, parmi les productions récentes, pas mal de jeux de la Nintendo Switch qui semble séduire en masse les papas gamers pour sa double nature de machine portable et de salon. Côté pile, sur la télé, ce sont les expériences multijoueurs de Mario Kart, Puyo PuyoTetris ou Bomberman avec, pour certains, des systèmes d’assistance ou de handicap permettant d’équilibrer la partie entre adultes et enfants. Côté face, c’est le réveil chez le père du gamer solitaire qui, quand le reste de la famille se pose devant la télé, s’esquive en douce avec son joujou – la lecture à distance de la PlayStation 4 est une autre option – pour aller reprendre sa partie de Zelda. Ou pour s’entraîner sur Mario Kart, histoire de ne se faire humilier par sa descendance le lendemain [Lire l’article « Le jour où mon fils m’a battu à FIFA ? » ].

Entre un père et son enfant, les expériences partagées les plus marquantes ne reposent pas forcément sur les jeux que l’on croit. Pour Martin et sa fille de 8 ans, c’est avec le pourtant âpre The Last of Us, avec son ambiance de fin du monde, que ça s’est passé. Un jeu dans les personnages principaux sont un homme adulte et une ado de 13 ans alliés dans l’adversité. « J’y jouais lorsqu’elle dormait, explique le père, mais un soir elle s’est réveillée alors que je visitais une zone luxuriante. Il n’y avait pas d’école le lendemain alors elle est restée vingt minutes. Je lui ai demandé d’aller se coucher lorsque les monstres sont arrivés. Je ne voudrais pas qu’elle ait ces images en tête. On est très liés par ce jeu, car même si le héros n’est pas le père de la petite fille, un lien très fort se crée entre eux aussi. Le lendemain de chaque session, je débriefais avec ma fille pour lui expliquer l’évolution de l’histoire. Et je m’arrangeais pour sauvegarder ma partie juste au début des phases d’exploration pour redémarrer avec elle plus tard. » Depuis, ils se sont mis à The Last Guardian, le chef-d’œuvre poétique de Fumito Ueda qui fait voyager le joueur avec un étrange animal géant. « Je suis émerveillé de la voir se confronter pour la première fois aux mécanismes classiques du jeu de plateforme et de voir comment elles les appréhende, dit Martin. J’essaie de l’influencer le moins possible, de la laisser se débrouiller, comme dans la vraie vie. »

THÉRAPIE DE GROUPE

Dans la lignée du site américain Gamerdad, ils sont nombreux à s’organiser, unis par la même et étrange condition de papa gamer. En 2013 est né Octopaddle qui rassemble les contributions éclairées de plusieurs spécimens (« Mais on nest pas sectaires : on serait ravis d’accueillir des mamagameuses ») complétées par un podcast. S’il dépasse le cadre du jeu vidéo, le podcast ABCD, dérivé de l’indispensable ZQSD et dédié aux parents geek, mérite aussi l’écoute. On lira également avec intérêt les textes nés d’expériences de jeu partagées de Gamer De Père En Fils, même si son fondateur reconnaît un échec : « Le site est né de l’envie de pousser mon aîné à écrire en prenant le jeu vidéo comme prétexte, mais mes fils sont à mon grand désarroi peu portés sur l’écrit.  Ils ont leur chaîne YouTube. Le plus jeune est assez fier d’avoir eu plus de 12 000 vues sur un “Let’s playMinecraft à 5 ans. » Plus pointus, les travaux de Vincent Berry (L’Expérience virtuelle : jouer, vivre, apprendre dans un jeu vidéo, Presses Universitaires de Rennes) éclaireront aussi les parents, gamers ou non.

JEUX INTERDITS

Mais, ces pères qui, pour certains, passeraient volontiers des nuits entières sur leurs consoles ou leurs PC, comment encadrent-ils les pratiques vidéoludiques de leurs enfants ? D’une famille à l’autre, les règles sont multiples. Une heure par journée de week-end ici, des exceptions en cas d’après-midi pluvieux ou pour que les enfants « puissent aussi se sentir progresser » là, avec de fortes variations selon l’âge des enfants. Même chose pour le choix des jeux ou le suivi des parties. Certaines règles semblent bien fonctionner comme celle de Jean-Samuel Kriegk pour la tablette : « Mon fils n’a qu’un petit nombre de jeux sur l’iPad et, pour avoir le droit d’en télécharger un nouveau, il est obligé d’en effacer un. Du coup, il y réfléchit à deux fois. » Parfois, les connaisseurs sont aussi les plus stricts, comme le révèle le psychologue et psychanalyste Michaël Stora qui publie cet automne Hyperconnexion (Larousse) : « J’ai pu rencontrer des pères qui avaient eux-mêmes eu une pratique très excessive à l’adolescence et qui tenaient un discours totalement diabolisant sur les jeux vidéo. C’était : Moi, j’ai abusé et je ne veux surtout pas que mon fils abuse aussi, donc je lui interdis quasiment tout. »

Heureusement, à l’image du sociologue Rahaël Koster, père de deux enfants de 5 ans et 7 mois et auteur d’une thèse sur Le jeu vidéo comme manière d’être au monde, la plupart des papas gamers adoptent une position plus mesurée. « Je suis bien placé pour connaître le potentiel culturel de ce médium et tout ce que l’on peut transmettre de contenus esthétiques, pédagogiques, narratifs avec le jeu vidéo, mais je me méfie aussi du pouvoir de fascination du dispositif et de sa propension à isoler l’usager dans des interactions technologiques, confie-t-il. Il est très possible qu’avec le temps, je favorise d’autres loisirs plus propices à l’échange: le sport, les jeux de société, les activités manuelles… C’est mon fils lui-même qui le demande : en sortant de l’école l’autre jour, il est arrivé boudeur en me disant : “T’es un peu nul. Tu fais rien, tu joues tout le temps aux jeux vidéo.” »

ALLIÉS OU ENNEMIS ? 

Et puis il y a les « archi-libéraux » comme l’universitaire Mathieu Triclot, auteur de Philosophie du jeu vidéo (Editions Zones) et père de trois enfants très joueurs de 7, 10 et 12 ans. « Cela provient sans doute dune certaine confiance dans leur capacité à passer d’une activité culturelle à une autre, dit-il. J’ai l’impression de savoir comme joueur que parfois cela vaut le coup de se plonger à fond dans un jeu, et de délaisser le reste pour un temps. Et que parfois, on fait autre chose. De fait, ils vont jouer à fond à tel ou tel jeu pendant un moment, et passer à autre chose ensuite. La seule règle impérative correspond au bouton pause. On sait que le jeu peut être arrê, mis en veille, et que lorsqu’on le leur demande pour la vie de la maison, ils peuvent interrompre leur partie. » Voilà un atout pour les papas joueurs : ils ne se laisseront pas bluffer par un enfant qui jurerait qu’il doit impérativement finir son niveau avant de venir à table. 

Du jour au lendemain, tout a changé. Vous vous découvrez soudain douloureusement sensible à Heavy Rain (où vous vous projetez dans le personnage d’un père tentant de se souvenir comment son fils disparu était habillé) ou à That Dragon Cancer (un enfant est malade, et meurt). Vous surprenez votre fils de cinq ans armé de brindilles en train de reproduire au Bois de Vincennes des scènes de votre partie de Zelda : Breath of the Wild. Peut-être utilisez-vous le jeu vidéo pour aider votre aîné qui souffre d’un trouble du spectre autistique. Ou bien, vous éclatez simplement de rire avec vos filles quand la plus jeune transforme rebaptise Yoshi « Sushi ». Vos habitudes de gamer ne sont plus celles d’hier. Pour rien au monde, vous ne reviendriez en arrière.

Erwan Higuinen

@ErwanHiguinen

Merci aux nombreux papas gamers qui ont pris le temps de partager leurs points de vue et leurs expériences, y compris à ceux qu’il n’a pas été possible de citer dans cet article.

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