Dans Demain, tous crétins ? les documentaristes Sylvie Gilman et Thierry de Lestrade mettent en lumière l’impact néfaste des perturbateurs endocriniens sur le développement cérébral et donc, sur l’intelligence. Terrifiant.  

Selon l’enquête menée par les documentaristes, des études réalisées depuis plusieurs décennies dans plusieurs pays occidentaux montrent de manière concordante une baisse préoccupante, généralisée et non négligeable ( – 2 points de QI par décennie en Finlande depuis 1990 ) du quotient intellectuel (QI). Une chute d’autant plus inquiétante qu’elle s’accompagne d’une explosion du nombre d’enfants présentant des troubles cognitifs (troubles de l’attention et d’hyper-activité et troubles du spectre autistique). En Californie, on a mesuré 600 % d’augmentation des cas d’autisme entre 1990 et 2001. Une hausse trop impressionnante pour n’être qu’imputable à une meilleure démarche diagnostique ou d’éventuelles carences en iode des mères. D’autant que certaines recherches établissent une nette corrélation entre la proximité des femmes enceintes avec des épandages de pesticides et un risque accru de donner naissance un enfant présentant un QI moindre et / ou des troubles du développement. Le documentaire remonte aux années 60 et la découverte d’un lien entre crétinisme, dérèglement de la thyroïde et carence en iode, avant de s’arrêter aux années 70 où datent les premières alertes sur le danger que représentaient les PCB (famille de perturbateurs endocriniens) pour la santé de nos enfants ! Face à l’inertie des pouvoirs publics et le lobbying intensif des industriels, les scientifiques valident pourtant l’argument – pour le moins cynique- que l’économie elle-même n’a pas intérêt au déclin de l’intelligence. En octobre 2016, la biologiste et endocrinologue Barbara Demeneix faisait déjà part de cette réalité à Libération : « Avec cinq autres chercheurs, américains et européens, nous avons publié en 2015 une étude qui évalue le coût économique en Europe des effets de seulement trois de ces produits chimiques (…) en lien avec cette baisse de QI et avec l’augmentation des maladies neuro-développementales. Nous sommes arrivés au chiffre énorme de 157 milliards d’euros par an. » À bon entendeur… La santé de nos enfants n’étant visiblement pas un argument suffisant pour faire interdire les perturbateurs endocriniens, espérons que l’argument économique aura davantage d’impact sur nos politiques.

© Mathieu Persan pour daron

« On est en train de sacrifier une génération d’enfants» 

Sylvie Gilman, co-réalisatrice de Demain, tous crétins ?

Des dizaines de molécules chimiques altérant le fonctionnement hormonal ont été mesurées chez les bébés, dès leur naissance

Il y a huit ans, vous réalisiez Mâles en péril un documentaire sur l’impact des perturbateurs endocriniens sur la fertilité masculine. Qu’est-ce qui a attiré votre attention sur les perturbateurs endocriniens ?

Sylvie Gilman : Tout est parti d’une expérience que des chercheurs, Ana Soto et Carlos Sonnenschein, nous ont raconté en 2005. Alors que nous tournions un film sur le cancer, ils nous ont expliqué qu’au cours d’une banale expérimentation, les cellules de contrôle s’étaient mises à proliférer sans raison. Après investigation, ils ont découvert que la contamination venait de leurs boîtes de pétri ! C’est à dire qu’une matière supposée inerte – le plastique- se conduisait comme une hormone. C’était incroyable. À partir de là, ces scientifiques ont concentré leurs recherches sur les perturbateurs endocriniens, comme le bisphénol A, qu’on trouvait alors dans les biberons. Pour eux, l’exposition à ces molécules est la meilleure piste pour expliquer l’explosion actuelle de cancers hormono-dépendants (cancers du sein, de l’utérus, des ovaires, de la prostate et des testicules, ndlr). C’est donc cet accident de laboratoire qui nous a fait découvrir l’impact des perturbateurs endocriniens. En 2008, quand Thierry de Lestrade et moi avons réalisé Mâles en péril pour Arte, on ne pensait pas faire un autre film sur ce sujet plus tard. Mais lorsque nous avons rencontré la spécialiste de la thyroïde Barbara Demeinex, et qu’elle nous a parlé de ses recherches sur le développement cérébral, nous avons été convaincus qu’un autre film était nécessaire. Car les études s’accumulent depuis ce premier film. Et sommes nous mieux protégés qu’en 2008 ? Non. Les scientifiques sont extrêmement inquiets. Le chercheur américain Tom Zoeller le dit clairement dans le film « Ça ne se voit pas forcément dans la cour de récré, mais on est en train de sacrifier une génération d’enfants ».

Comment expliquer l’inertie des pouvoirs publics face à la dangerosité des perturbateurs endocriniens ? Est-elle uniquement imputable à la pression des industriels ?

Sylvie Gilman : Parce que l’industrie a élaboré une méthode très efficace : elle produit du doute. Ce sont les stratèges de l’industrie du tabac qui l’ont mise au point dans les années cinquante. Des documents aujourd’hui publics révèlent comment ils ont à l’époque semé le doute dans l’esprit du public au sujet des liens entre tabac et cancer du poumon. Et ce, dans le but de retarder les prises de décisions. Désormais, l’industrie chimique utilise la même stratégie pour différer l’adoption d’une législation contraignante sur les perturbateurs endocriniens. Lorsque des études mettent en cause leurs molécules, ils financent d’autres études; en modifiant un peu les protocoles, des résultats différents sont obtenus. Il créent ainsi une pseudo controverse scientifique, pour rendre difficile la prise de décision politique.

À quel point est-ce difficile pour les scientifiques, seuls face à des industries surpuissantes, de parler, de se faire entendre et de s’opposer aux intérêts des grands groupes industriels ?

Sylvie Gilman : Pas simple en effet de déranger des intérêts économiques puissants. Certains chercheurs sont révoltés de voir comment on tente de discréditer leurs recherches, d’autres subissent des pressions, voire des menaces. Depuis l’élection de Donald Trump, c’est encore plus difficile de parler à la presse de conclusions d’études scientifiques qui menacent des intérêts industriels. Les chercheurs que nous avons filmés sont vraiment courageux. Alarmés par la gravité de la situation, ils passent de plus en plus de temps en dehors de leur laboratoire pour alerter les politiques et la société civile. Ils agissent en citoyens, et font un travail de santé publique.

Quid de la Commission européenne au sujet des perturbateurs endocriniens ?

Sylvie Gilman : La Commission européenne devait définir les critères d’identification des perturbateurs endocriniens avant décembre 2013. On y est toujours ! Le feuilleton de la règlementation a connu plusieurs rebondissements. Dernier en date ? Celui du 4 octobre 2017 à Strasbourg : le Parlement a refusé de voter la proposition de la Commission, certains députés la jugeant trop laxiste. La Commission doit donc revoir sa copie. Il faut bien comprendre que la définition qui sera retenue est essentielle, car selon le niveau de preuves requis, la liste des perturbateurs endocriniens qu’il faudra retirer du marché sera plus ou moins longue. En attendant cette réglementation, pas d’interdiction, ni même de limitation des produits contenant ces substances potentiellement dangereuses pour la santé.

« Chacun peut  agir pour limiter l’exposition aux perturbateurs endocriniens.  Consommer, c’est une arme » 

Sylvie Gilman, co-réalisatrice de Demain, tous crétins ?

L’union des Industries Chimiques vient de lancer un site internet www.perturbateurendocrinien.fr Une initiative louable sur le papier, mais en préemptant ainsi le terme, c’est aussi un moyen pour eux de faire apparaître leur communication “officielle“ en haut des moteurs de recherche. Est-ce cela la riposte organisée des industriels suite au vote du 4 octobre 2017 ?

Que les industriels de la chimie lancent ce site aujourd’hui signifie peut être qu’ils sentent que le vent tourne. Des consommateurs de plus en plus nombreux se méfient désormais des produits susceptibles de contenir des perturbateurs endocriniens. Si la situation concernant les risques liés à l’exposition à ces molécules n’était pas aussi préoccupante, on pourrait presque sourire en lisant les éternels refrains : « C’est la dose qui fait le poison », « Attention aux effets néfastes des substances naturelles comme le chocolat ou le café », « Les données disponibles actuellement montrent que les profils de toxicité des molécules isolées permettent de prévoir la toxicité des mélanges ». Mais c’est difficile de sourire quand on a rencontré et écouté l’inquiétude de tous les chercheurs que nous avons filmés. Hélas, ils n’ont visiblement pas été entendus par ceux qui ont rédigé ce site. On peut d’ailleurs regretter que l’Union des Industries chimiques ne mentionne pas les sources scientifiques sur lesquelles elle s’appuie pour se montrer aussi rassurante. Il serait très intéressant d’avoir les noms des chercheurs qui ont participé à l’élaboration de ce site, de voir quelles études ils ont menées sur les perturbateurs endocriniens, et surtout, par qui ces recherches ont été financées.

Faut-il désespérer ?

Non, surtout pas. Chacun peut agir pour limiter l’exposition aux perturbateurs endocriniens. J’ai vu un jour sur un mur une phrase que j’aime beaucoup : “Quand t’achètes un produit, t’achètes le monde qui va avec”. Consommer, c’est une arme. Nous avons du pouvoir : agissons chaque fois que c’est possible car il existe des alternatives naturelles. Posons nous des questions : ce n’est pas parce qu’un produit est vendu qu’il a été testé correctement et qu’il ne présente aucun danger ! Il y a des moments où l’exposition à ces molécules est particulièrement lourde de conséquences : il faut absolument protéger les bébés et les femmes enceintes. Des sites comme Projet Nesting ou ASEF (Association Santé Environnement France) donnent des conseils concrets pour limiter les risques. On rêve que ces conseils soient donnés en France à toutes les femmes enceintes, comme c’est déjà le cas au Danemark, où le gouvernement a depuis longtemps pris la mesure du problème, et agit en conséquence. Dans notre pays, il faut compter sur les soignants  informés, ceux qui ont pris la peine d’aller chercher l’information pour la relayer auprès de leurs patients. Certaines maternités sont exemplaires en la matière. Mais pas toutes, loin s’en faut ! Certaines femmes enceintes sont donc beaucoup mieux formées que d’autres en matière d’exposition aux perturbateurs endocriniens.

Propos recueillis par Christine Sanchez GASPARD

Demain, tous crétins ? bande annonce ARTE www.demaintouscretins.com from YUZU Productions on Vimeo.

Demain, tous crétins ? un documentaire de Sylvie Gilman et Thierry de Lestrade (France, 2017, 56 mn). Coproduction ARTE France, Yuzu Productions, CNRS Images. Plus d’infos sur www.demaintouscretins.com