La multiplication des séparations n’a pas seulement abîmé le lien entre le père et l’enfant. Cela a engendré de nouvelles situations à partir desquelles de nouvelles formes de paternité ont émergées. Des paternités certes souvent blessées, mais parfois renforcées, plus conscientes et mieux assumées.

L’implication des pères importe encore et toujours assez peu au tribunal. Dans la majorité des cas (70 % des divorces en 2012), les enfants résident principalement avec leur mère. Dans l’article Paternité au quotidien et résidence alternée (In : Politiques sociales et familiales, n°117, 2014. Dossier «La résidence alternée». pp. 17-28), Benoît Céroux rappelle pourtant que la loi a évolué. En 2002, elle autorisait « la résidence alternée, auprès des pères séparés ou divorcés. »  En avril 2014, une proposition de loi « relative à l’autorité parentale et à l’intérêt de l’enfant (…) supprime le droit de visite et d’hébergement et la résidence principale pour fixer la résidence de l’enfant au domicile de chacun des parents, sans qu’il s’agisse pour autant nécessairement d’une résidence alternée.» Un pas important sur le papier. Dans les faits, les enfants vivent principalement chez maman, tandis qu’ils rendent “visite“ à papa. Un week-end sur deux et pendant les vacances scolaires. À l’ancienne donc.

« L’idéal de la résidence alternée, comme expression privilégiée de l’égal engagement des deux parents dans la filiation, correspond profondément à nos valeurs démocratiques : l’égalité homme femme, le respect de la relation de l’enfant à chacun de ses parents, et le droit à ne pas être privé arbitrairement de l’enfant qu’on a désiré, reconnu, choyé. » Cette déclaration de Sylvie Cadolle, tirée de  La résidence alternée : ce qu’en disent les mères (In : Informations sociales, n°149, 2008/5. p. 68-81), résume bien cette idée que la résidence en alternance, à temps égal chez le père et la mère, semble la plus naturelle des réponses à une séparation parentale.

En 2011 néanmoins, seuls 15 % des enfants concernés par une séparation bénéficiaient d’une garde équitablement alternée. Pour 80 % d’entre eux, cela résulte d’un accord préalable entre les deux parents. Les dernières études sur la garde partagée montrent que les pères qui s’y sont essayés sont persuadés de ses bénéfices. Pour autant, les pères qui la demandent restent minoritaires. La mère obtient le plus souvent la résidence principale à l’issue d’une procédure par consentement mutuel. « Même quand ils désirent la garde de leurs enfants, les pères ne la demandent généralement pas. Ils attendent une défaillance de la mère avant d’intervenir » explique Alexandra Piesen, doctorante en sociologie à l’Université Paris Descartes. Pourquoi ? Peut-être déjà parce qu’ils n’y croient pas. 58 % des pères estiment en effet que les décisions de justice en cas de séparation sont injustes. Plus volontiers favorables à l’égalité parentale, ces nouveaux pères pensent que les tribunaux nourrissent une perception archaïque et dépassée du couples. Une impression que confirme une vaste enquête menée par le Collectif Onze (Au tribunal des couples), qui dit le consensus autour de la résidence à la mère, et parle de la façon dont les décisions de justice réaffirment une division sexuée des tâches parentales. D’autre facteurs interviennent cependant, dans l’absence de plébiscite d’une solution qui semblait pourtant toute trouvée. Là encore, le manque de disponibilité des pères qui ont une vie professionnelle très envahissante arrive en premier. Ensuite, la garde partagée souffre toujours d’a priori négatifs, ce qui n’aide pas les pères à recevoir le soutien de leur entourage. Enfin, les mères rejettent fréquemment cette option. Après avoir eu le sentiment d’endosser tous les rôles parentaux pendant plusieurs années de vie commune, elles n’arrivent pas à se projeter et doutent de la faculté de leur ex-conjoint, à opérer une conversion radicale pour assumer le quotidien des enfants.

Pas beaucoup d’émules, on l’a vu, autour de la garde alternée. C’est pire avec la résidence au père. Un phénomène plus que marginal, qui a cependant le mérite de démontrer que lorsqu’ils n’ont pas le choix, les pères ont les mêmes capacités parentales que leurs congénères féminines. Ne nous voilons pas la face, à quelques exceptions près, quand les hommes héritent ainsi de la garde, c’est généralement que la défaillance de la mère est crasse et évidente. Alexandra Piesen, qui s’est particulièrement intéressée aux « pères solos », raconte qu’ils ont dû faire doublement leurs preuves devant les tribunaux, malgré l’incompétence de la mère et quitte à devoir mettre en avant l’aide d’un tiers féminin (la mamie, une nouvelle conjointe, la sœur…), pour défendre leur capacité à exercer leur parentalité. Une façon de nier aux pères, tout rôle indépendant et plénier à l’égard de leurs enfants. Pourtant, croyez-le ou non, les “pères solos“ s’en sortent très bien. Et pas seulement parce qu’ils ont une petite copine, une grande sœur ou une mère sous la main ! Initialement, « la situation est le plus souvent subie », dans le cadre d’un abandon de la mère, d’un veuvage ou d’un divorce à haute tension. Mais très rapidement, les pères trouvent leurs marques, s’habituent et… gèrent ! Alexandra Piesen fait même état d’un « surinvestissement du rôle parental, lié à l’abandon de la mère »,  et au sentiment de toujours devoir faire ses preuves. Même longtemps après, et même s’ils sont conscients de tout donner à leurs enfants, « la menace plane sur les pères solos, d’un retrait de la garde en cas de retour de la mère. Une crainte que n’ont pas les mères célibataires ». Quotidiennement mis à l’épreuve, ils se sentent forcés de faire la démonstration de leurs capacités. Ils sont stigmatisés dans leur propre famille, à l’école, au travail, face aux professionnels de santé, de la petite enfance et même par les autres parents. Les mamans trouvent parfois même très suspects ces pères élevant seuls leurs enfants… Il faut alors pour les pères solos, se justifier et étaler leur situation  afin de gagner leur confiance, tout ça pour éviter que leurs enfants soient à leur tour marginalisés !


Texte : Christine Sanchez Gaspard • Illustrations : © Denis Carrier pour daron