Nouveaux pères : Un modèle toujours en construction 

Dans une société en proie à de profondes mutations, les nouveaux pères apparaissent de plus en plus investis, démonstratifs, ou encore à l’écoute de leurs enfants. Rompant avec la logique plus autoritaire de leurs prédécesseurs, ils avancent dans le sens de l’égalité parentale et surtout, de la recherche du bien-être de l’enfant. Qui et comment sont ces nouveaux pères  ?

Qu’on le veuille ou non, le modèle du père a incontestablement évolué depuis le milieu du XXème siècle. Aujourd’hui, le jeune papa inscrit sa paternité en parfaite opposition avec la conception archaïque du pater familias. Ce père pourvoyeur, à la fois viril, tout puissant et avare de démonstrations d’affection qu’essayaient, tant bien que mal, de camper la plupart de nos parents et les leurs avant eux. À bout de souffle, l’ère de la domination patriarcale omnipotente a donc progressivement cédé la place à de nouveaux modèles familiaux, toujours en construction. Des modèles pluriels, perpétuellement mouvants et parfois fragiles, mais a priori plus respectueux du bien-être et de l’équilibre de chacun des membres de la famille. Une évolution bienvenue et multi-factorielle, que l’on doit : à l’effondrement de la division sexuée du travail au sein du couple ; à la libération de la femme et de la sexualité ; à la hausse, puis l’explosion du nombre de divorces à partir des années 70 et 80 ; et avec ça, à l’augmentation croissante de familles monoparentales…

  • Nouvel élan, nouveaux pères 

Les nouveaux pères prennent très à cœur de vivre leur paternité pleinement, c’est à dire en jouant un rôle profondément éducatif, qui ne soit pas seulement nourricier et pourvoyeur. Très tôt, ils l’affirment. En très grande majorité, ils sont présents dès les premiers jours de leur nourrisson. Le fait d’assister à l’accouchement de sa conjointe est d’ailleurs entré dans les normes, au point que c’est le phénomène inverse qui devient désormais marginal, la quasi totalité des maternités proposant aux papas d’assister à des séances dédiées de préparation à l’accouchement. 51 % des papas estiment d’ailleurs manquer de temps pour leur famille. Ce qui n’est pas sans conséquence pour leur propre bien-être, ce constat engendrant de l’insatisfaction, de la frustration, et même un sentiment de culpabilité pour 55 % d’entre eux. Plus proches désormais des modèles qu’ont pu incarner leurs mères ou grand-mères, les pères interrogés par plusieurs études sociologiques aux résultats concordants, considèrent que pour être un bon père, il faut avant tout faire preuve d’écoute et de disponibilité. Il ne faudrait encore pas hésiter à témoigner son amour en multipliant les marques d’affection à l’endroit de ses enfants. En dernier lieu arrivent des considérations plus traditionnelles mais néanmoins toujours ancrées dans l’esprit des papas français, comme la volonté de faire figure de modèle aux yeux de ses enfants, la responsabilité de subvenir à leurs besoins, d’instaurer des règles et d’incarner l’autorité. Enfin, la très complète enquête de l’UDAF du Nord fait émerger le constat que les pères seraient d’autant plus nouveaux – entendons par là, modernes – qu’ils seraient jeunes. Car les chiffres témoignent d’une implication sensiblement majorée chez les moins de 40 ans, dans la prise en charge quotidienne des enfants.

  • Une parentalité partagée : réalités et limites

Sur le papier, les nouveaux pères, mus par un sincère désir de s’emparer de leur parentalité, incarnent indéniablement un nouveau modèle. Pourtant, les études récentes sur la répartition des tâches éducatives au sein du couple, révèlent que les pères ont un rôle plus émotionnel ou affectif que pratique dans l’éducation des enfants. En 2011, la sociologue Sara Brachet et la germaniste Annes Salles mettent en exergue un décalage sensible entre nouvelles représentations et pratiques paternelles en France et en Allemagne. Un écart qui se confirme dans l’analyse des résultats de l’enquête de l’UDAF (déjà évoquée plus haut). En effet, que ce soit pour des raisons professionnelles ou liées à une séparation, il reste que 64 % des pères seraient absents du domicile au moins 10 heures par jour. Les conjointes héritent alors par défaut de la gestion du quotidien des enfants. C’est donc principalement l’apanage des mères, y compris lorsqu’elles travaillent, de s’adonner à des activités éducatives que les pères n’investissent pas ou très peu, telles que l’acte ou le contrôle de la toilette, la préparation des repas, ainsi que les suivis scolaires et médicaux. Les nouveaux pères seraient en revanche un peu plus volontiers présents pour le coucher, pour s’adonner à un petit temps de loisir avec l’enfant ou l’accompagner à une activité à l’extérieur. La faute au manque de temps ? À une vie professionnelle écrasante ? À l’inégalité des hommes et des femmes devant le travail et la rémunération ? Pas seulement, si l’on en croit les statistiques sur le partage des tâches les jours non travaillés. Car si l’implication des pères est globalement majorée les jours de repos, le différentiel se creuse plus fortement concernant les temps de loisirs, mais assez peu pour donner le bain ou préparer le repas. Des activités répétitives, moins plaisantes pour l’enfant comme le parent, mais néanmoins nécessaires pour en prendre soin. À la lumière de ce constat d’une répartition toujours extrêmement sexuée des tâches parentales, l’égalité devant la parentalité semble être un idéal encore lointain et illusoire.

 

  • Être père, un rôle secondaire ?

Pourquoi ces nouveaux pères sincères, qui déplorent à 59 % que la société déconsidère le rôle du père en le taxant de moins important que celui de la mère, ne prennent-ils pas davantage leur part dans le quotidien de leurs enfants ? Déjà parce que même si les pères ne se vivent plus de la même façon, la perception de leur paternité par leur entourage n’a que peu évoluée, le carcan des traditions ayant encore la vie dure. 35 % des papas seulement ont d’ailleurs ressenti de nouvelles attentes de leur entourage à l’arrivée de leur premier enfant. Aussi, ce sont les mères qui modifient majoritairement leurs horaires de travail pour s’occuper des enfants (57 %), les pères ne le faisant que minoritairement (32%). Première explication évidente à ce décalage ? Les pères gagnent en moyenne davantage que leur conjointe. Principaux pourvoyeurs de la cellule familiale, ils sont ou se sentent dans l’impossibilité de diminuer leur charge de travail, au risque d’abaisser les revenus de l’ensemble du foyer. Dans la majorité des milieux professionnels, il est de surcroît très difficile pour les pères français de mettre leur paternité sur la table. Le  regard des autres donc, cantonnerait encore le père à un second rôle. Un regard qui d’après plusieurs études, ne pèserait pas uniquement lourd dans la sphère professionnelle, mais aussi dans les institutions, dès la maternité et pendant toute la scolarité de l’enfant, chez les pédiatres et divers professionnels de l’enfance auxquels les parents sont régulièrement confrontés. Autre paradoxe notable, la stigmatisation quasi équivalente des pères trop absents et des pères très présents. Comme si pour un père, afficher un dévouement important à l’égard de ses enfants devait susciter de l’inquiétude, voire de la défiance. Une problématique flagrante pour les papas solos qu’a rencontrés Alexandra Piesen, lesquels confient devoir essuyer des attitudes régulièrement suspicieuses à l’égard de leur situation. Spécialiste de la question, cette doctorante en sociologie explique que « l’investissement des pères serait aussi fonction de l’éducation reçue et de l’âge à partir duquel ils se mettent à participer aux soins des enfants. » Pour une plus grande égalité parentale, il s’agirait donc de prendre des mesures incitant les pères à se positionner très tôt vis-à-vis de l’éducation quotidienne de leurs enfants. D’où la question essentielle du partage du congé parental d’éducation.

  • Le congé paternel d’éducation

Que l’on soit le papa ou la maman, il “suffit“ pour bénéficier du congé parental d’éducation, d’être salarié de son entreprise depuis minimum un an à la date d’arrivée de son enfant. Ce congé est total ou partiel, à condition d’avoir une durée de travail hebdomadaire d’au moins 16 heures. Susceptible d’être posé n’importe quand jusqu’aux trois ans de l’enfant, ce congé permet de suspendre temporairement son contrat de travail afin de se consacrer à l’éducation de son tout petit. Un bon moyen d’en profiter, de l’éveiller, de le choyer du matin au soir (et même la nuit, mais ça c’est presque toujours gratuit!) et de créer des liens profonds, tout en lui permettant en prime, de se renforcer un peu avant d’aller faire son immunité au contact des autres… En outre, depuis janvier 2015, la loi pour l’égalité hommes-femmes s’est faite incitative, en conditionnant la durée de versement de la prestation partagée d’éducation de l’enfant (PreParE) au partage du congé parental d’éducation par les deux parents de l’enfant. Grâce au congé de papa, un couple peut ainsi passer de six à douze mois de PreParE pour son premier enfant, et de 24 à 36 mois pour le second. Alors avec tout ça, comment diable expliquer que les pères français ne profitent que très rarement (4 % selon les derniers chiffres de l’OCDE) de cette opportunité unique de prendre un congé parental d’éducation, laissant massivement cet honneur à leur conjointe ? Poudre de perlimpinpin ! Car le premier obstacle à la prise d’un congé paternel d’éducation est naturellement la rémunération moins qu’incitative prévue par le système : une PreParE au ras des pâquerettes. Il faut compter, pour un congé parental total et d’après le site caf.fr, sur une rémunération de 390,92 € / mois pour un premier enfant et 638,96 € / mois pour le second. Pas franchement de quoi faire vivre sa petite famille, à moins d’avoir une conjointe qui fait exception à la triste règle (les français touchent 23% de plus que les françaises en moyenne) en touchant un salaire très largement supérieur à celui de son homme. Le deuxième obstacle est bien évidemment toujours celui du poids des traditions et d’une vision archaïque mais persistante du père, avant tout perçu comme un pourvoyeur devant faire carrière. En Suède où des rémunérations supérieures à 60 % du dernier salaire encouragent les congés parentaux paternels, les mentalités ont très nettement évolué avec 40 % d’heureux papas bénéficiaires. Là-bas, comme l’explique Alexandra Piesen, « les hommes ont pu investir le champs de la parentalité au moment où les femmes ont investi le champs du travail. Cela s’est fait simultanément.» Et ce pour tendre au maximum vers l’idéal de l’égalité hommes femmes. À méditer.


Texte : Christine Sanchez Gaspard • Photos : Christophe Levet & illustrations Théo Haggaï pour daron

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