La complainte du phoque au Groenland

Imaka Ignatussen un daron dans une contrée sauvage et difficile d’accès du sommet du globe, la côte Est du Groenland @ Géraldine Rué pour daron


Après avoir survolé une mer de glace, j’atterris à Kulusuk et à peine sortie de l’aéroport, ce voyage promet déjà d’être roots : un hôtel utilise comme argument de vente ses toilettes équipées de chasses d’eau, précisant aussi que ce sont les dernières de la région. Et dire que je suis loin d’être arrivée à ma destination finale… Encore une journée de navigation au milieu des icebergs et me voilà enfin à Tasiilaq, annoncée comme la capitale du Groenland est. Avec ses petites maisons colorées éparpillées sur une colline en bord de mer, il serait plus correct de la qualifier de ‘’village’’ mais sa population de 3000 âmes constitue le plus grand rassemblement humain de la zone. Je vous avais prévenus, je vous emmène dans un coin plutôt isolé. Une fois à terre, je ne suis pas accueillie par un père mais par son fils vêtu d’une épaisse combinaison en néoprène. Sa mission s’il l’accepte, me faire une démonstration de kayak en guise de bienvenue ! En le voyant faire basculer son embarcation sous l’eau avant d’en ressortir le visage tuméfié par le froid, je me dis que ce garçon a bien du mérite. Si nous avions été à Tahiti, il n’aurait eu qu’à m’offrir un collier de fleurs ! Un peu plus tard, je fais enfin la connaissance d’Imaka Ignatussen qui, ce dimanche matin, est occupé par la première communion de sa fille. Notre rencontre a donc lieu dans l’église luthérienne de Tasiilaq, aujourd’hui remplie d’adolescents habillés en costume traditionnel (comprenez en total look peau de phoque). Imaka croit toujours au culte des esprits mais il est surtout chrétien. A Tasiilaq, la dernière famille a été convertie à la religion luthérienne en 1921 et si le premier pasteur était danois, tous après lui ont été groenlandais.

« Seigneur, donne-nous notre phoque quotidien »

Autant vous dire que cette messe n’est pas comme les autres et parmi ses variations les plus surprenantes, une adaptation de la prière Notre Père qui se termine ici par « Seigneur, donne-nous notre phoque quotidien». C’est donc sans surprise que je découvre le menu du déjeuner. Il est sans appel et ce sera du phoque séché ou en ragout. Est-ce que c’est bon ? Et bien, à moins que vous ayez un goût très prononcé pour l’aventure, je ne vous conseille ni l’un ni l’autre. Une bouchée et déjà mon palet démissionne ! Autour de la tablée, des étagères remplies de coupes et de médailles ornent les murs, autant de trophées remportés par Imaka à des concours de pêche, sa grande passion. Il déplore cependant de ne pas pouvoir en vivre comme le faisaient ses ancêtres. Pour subvenir aux besoins de sa famille, Imaka est aussi surveillant dans un internat. « Le gouvernement danois nous impose des quotas de pêche et de chasse, ce qui est un désastre pour notre peuple car le phoque a toujours été au centre de notre mode de vie. Sa viande très grasse est la meilleure alimentation qui soit pour notre climat polaire, tout comme sa peau dont nous faisons des vêtements et des chaussures. Aussi, parce que le phoque est une espèce protégée, il y a de moins en moins de poissons car ils les mangent tous !» s’insurge ce père inquiet pour l’avenir de ses deux enfants. Pour lui, rien de pire que de devoir acheter du poisson surgelé dans la supérette quand il a dépassé son quota. Un comble pour ce pêcheur considéré comme le meilleur de la région, et l’un des derniers encore capables de chasser le narval depuis un kayak, seulement armé d’un harpon. « Le quota pour les narvals est de 30 par an et par région, explique-t-il. Ce qui n’a pas de sens pour nous Inuits, car ce cétacé peut nourrir une famille entière et pour longtemps. Tout se mange, même la peau !»  De la peau de narval… Mon Dieu, j’ai échappé au pire ! Pour la peine, je vais reprendre du ragout de phoque, qui sait ce que je mangerai ce soir ! « La chasse au narval est dangereuse car l’animal peut retourner le kayak ou le trouer en un seul coup d’incisive, continue Imaka. Beaucoup ont perdu la vie ainsi et à cause des risques, mes enfants préfèrent la chasse à chien de traineau. En fait, ce regain d’intérêts leurs vient aussi d’un Danois qui s’est installé ici depuis plusieurs années. Il accompagne des touristes faire des randonnées avec ses chiens et mes enfants aimeraient travailler avec lui. Pourquoi pas ! Si le tourisme se développe, cette activité me semble la meilleure alternative pou perpétuer et valoriser nos traditions tout en gagnant un salaire, poursuit-il d’une voix apaisée. Mais je veux quand même que, tout comme moi, mes enfants sachent chasser le narval en kayak avec un harpon. Les Inuits ont toujours vécu ainsi et nous devons perpétuer nos traditions pour que notre peuple survive !’’ termine-t-il le poing levé. La chasse au narval… Sûrement sa manière à lui de dire ‘’phoque’’ aux quotas danois.


Musicienne de formation, c’est en faisant un terrain au Pérou en tant qu’ethno-musicologue que Géraldine Rué se fait piquer par la fièvre du voyageur. Aujourd’hui, cela fait plus de dix ans qu’elle parcourt le monde pour l’observer et l’écouter, notamment sur le blog Voyages du Monde Décollage immédiat, qu’elle anime depuis 2012.

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