Robinson, père et fils : Seul au monde (ou presque)

L’auteur de bandes dessinées Didier Tronchet  est parti vivre six mois avec son fils sur l’Ile de la Natte au large de Madagascar « avec la ferme intention de vivre sans les béquilles que la société moderne fait passer pour indispensables» et certain de passer sereinement avec Antoine, le cap réputé difficile de l’adolescence.  Les choses ne se sont pas déroulées comme prévu…  Il a tiré de cette expérience une histoire en deux versions, un récit (Robinsons père et fils : A Madagascar, l’île aux Nattes chez Elytis) et un roman graphique pour la revue XXI. Rencontre.

Comment est née cette idée de double livre ?

Didier Tronchet :  J’ai commencé à écrire sur l’île aux Nattes. La version en bande dessinée sort en même temps que le livre mais elle a été conçue bien après. Même s’il s’agit du même sujet, c’était important pour moi de prendre un peu de recul pour la bd. J’avais notamment besoin de temps pour choisir des épisodes qui allaient tenir en une histoire de 30 pages. Il fallait forcément adopter une vision plus elliptique et une approche visuelle plus anecdotique, tout en essayant de faire sentir ce à quoi ressemblait mon séjour sur l’île. Dans le livre, j’ai pu creuser cette idée, plus abstraite et donc difficile à illustrer, du sentiment d’île. Qu’est-ce qu’être sur une île ? Quel rapport peut-on entretenir avec quelque chose qui est presque vivant ? Modestement, j’ai approché ce sentiment de rapport primitif à la nature. Dès que l’on a posé le pied sur l’île, j’ai eu l’impression très ambivalente d’éprouver à la fois un grand sentiment de liberté, sans obligation ni emploi du temps, et aussi la perception d’un enfermement et d’une frustration, de se savoir sur une île de 2km carrés, certes paradisiaque mais où l’on tourne vite en rond. Cerné d’eau, où que l’on soit.

Avant de partir, tu pensais que cette absence de normes allait te pousser à te questionner. Ce que tu présumais s’est révélé exact ? 

Mon envie d’expérience, c’était ça. Qu’est ce qui va sortir d’un séjour comme ça ? Dans un endroit ou il n’y rien et aucune obligation de rien. J’avais aussi en moi ce mythe de l’île originelle, ce fantasme de ne plus être redevable de rien à personne, d’être en totale ouverture. C’était très vivace. Je me disais « Un jour, j’irai sur une île, je n’aurai rien à faire, on me m’emmerdera pas ! » Mais une fois qu’on y est, c’est différent. En quelques jours, on a épuisé ce besoin de liberté. S’ouvre alors une ère de grande incertitude. On n’a plus aucune échappatoire par rapport à ce que l’on est et à notre lot quotidien : les emplois du temps verrouillés, les obligations, les relations humaines. Quand on revient ici, on s’aperçoit que l’on est pris dans un maillage extrêmement serré au quotidien. On a rarement l’occasion de questionner ça. Alors que là-bas, que se passe t’il ? Rien. Personne ne va s’occuper de moi. Les gens de l’île se foutent complètement de ma présence.

Un retour à l’humilité en forme de sacré nettoyage…

Oui. Les gens de l’île ne savent même pas que je suis auteur de bédé, ça n’a aucune importance. Ni que j’existe un tant soit peu ici, ma notoriété. Je ne suis rien du tout en termes social ou même humain. Je suis juste surtout le papa d’Antoine ! Ils m’appellent même comme ça,  « Papadantoine ! » Je n’ai même plus de prénom. Je ne suis plus que le père de cet enfant de 13 ans aux allures d’ange blond, qui a beaucoup plus d’importance que moi.

Cette tentation de l’île dont tu parles, on imagine la vivre seul. Pourquoi être parti avec ton fils ? 

Mon idée de départ était d’expérimenter la solitude extrême. D’un point de vue purement pratique, cela n’a pas été possible de laisser Antoine en France. Et puis d’une certaine manière, ça m’a plu de partir avec lui. On était tellement complices que je croyais qu’au contraire de nous éloigner, on passerait le cap de l’adolescence ensemble, soudés, rien que tous les deux : lui et moi. Comme s’il n’y avait plus que moi. Tu parles ! Une fois arrivé, il y avait tout, sauf moi ! Au final, j’ai vécu une expérience de solitude avec un fils absent qui me renvoyait au sentiment d’abandon. Ce qui est normalement l’apanage des adolescents et non celui des pères.

L’île est un peu devenue une allégorie de l’adolescence qui arrive et du sentiment d’isolement, d’enfermement. Sauf que c’est toi qui a vécu ça.

Je n’avais pas envie d’aller sur cette île avec des certitudes, pour vérifier ce que je savais déjà. J’y suis allé sans a priori pour vivre à fond cette complicité avec Antoine. Jusqu’à présent, j’étais son seul repère. À son âge, je n’aurais pas été aussi libre que lui et sûrement très dépendant de la personne avec qui j’étais. Lui pas du tout au contraire, c’est sa force. J’étais l’abandonné, le naufragé solitaire, lui partait… C’était plaisant d’un point de vue dramaturgique, moins d’un point de vue personnel. Encore une fois, quand on n’est pas dans la diversion, se confronter avec des choses essentielles, profondes, est intéressant. Personnellement, j‘ai revécu des choses de ma propre expérience. La paternité, c’est un peu comme si on avait l’occasion de reprendre des scènes pas réussies de sa propre enfance, ou de rejouer la partition de moments que l’on a beaucoup aimé. Dans mon cas, le fait de n’avoir pas eu de père m’a poussé à essayer de créer pour Antoine, une enfance parfaite, à l’image de celle que j’aurais voulu avoir. Comme pour me rembourser de ces années que je n’avais pas vécues. Un dédommagement inconscient, évidemment. Ce n’est d’ailleurs pas très glorieux d’utiliser son enfant pour réparer ses propres blessures. On apprend à être père avec son passé et son passif. Bouffée de bonheur presque suspecte, intention dans mon inconscient de fabriquer l’enfant de mes mains. J’espère ne pas avoir été trop manipulateur, ou trop lourd. Antoine est devenu un jeune adulte autonome et affectueux. Une vraie nature. Quand on est père, il faut être modeste. On accompagne. On peut juste éviter à son enfant de rencontrer des problèmes majeurs pour lui permettre de bien vivre ce qu’il doit vivre. Être un repère, un socle de réassurance. « Être sa base », comme le disait Antoine. Le reste, c’est son destin.

Ton regard sur la paternité est très juste, y compris quand tu parles de réparer les blessures de ta propre enfance. Robinson, père fils est un texte court, humble et très fort. Il donne l’impression que vous avez davantage vécu l’isolement que l’île, avec une perte de réalité, de flottement…  Qu’en a pensé Antoine ? 

Il ne l’a pas lu, comme il n’a pas lu les autres livres où je parle de lui, comme Journal intime d’un bébé formidable (Flammarion, 2006) ou Ton père, ce héros (Flammarion, 2006). Il n’avait jusqu’à présent pas assez de distance avec le personnage qu’il était et dont je parle, notamment quand entre quatre et huit ans, se dessinait un vrai rapport entre nous. Je me sens à l’aise avec ça et le laisse faire à son rythme. Il le lira peut-être dans quelques années, ou plus probablement quand il sera père lui aussi.

On sent malgré tout que tu n’as jamais cherché à maîtriser ou à retendre, ce lien qui vous unit et que tu as vu se distendre sous tes yeux. Du coup, le récit prend une vrai dimension cathartique, avec ta propre histoire personnelle et ton manque de père.   

L’envie de parler de la paternité est centrale dans tout ce que j’ai fait depuis longtemps. Ce basculement dans le personnel est né dans une bande dessinée avec ma femme, où elle mettait en scène son propre père qui rentrait d’Algérie. Je suis rentré dans la paternité par ce biais-là. J’ai ensuite écrit un livre vraiment personnel, Le fils du Yeti  (Flammarion, 2011, et en bd chez Casterman, 2014), où j’aborde mon histoire de manière frontale. Mon père est mort de maladie quand j’avais trois ans. Et cette absence de père créé forcément un individu particulier. C’est autour de ce prisme que tout s’ordonne. Quand il avait trois ans, mon fils venait me voir avec ses vaisseaux spatiaux en Lego pour me montrer « Tu as vu, papa ? » « Oui, c’est magnifique ! ». Et moi, je me disais « Et moi, à qui je montrais ce que je faisais ? À personne ». Quelque part, je crois que si j’ai fait ce métier, c’est aussi pour obtenir cette approbation que je n’ai jamais eu, mais cette fois de la part de gens qui aiment mes livres ou la manière dont je raconte les histoires.

Avec l’âge, un auteur a envie d’explorer cette période fondatrice ? 

Être sur cette île ne m’a pas permis d’échapper à toutes ces remontées. Je pensais avoir fait le tour. C’est très différent de comprendre et d’expérimenter. Quand j’ai vu mon fils de 13 ans m’échapper, presque naturellement, après 13 ans de vie commune où je suis la référence absolue, le dieu vivant, celui avec lequel on veut tout faire. Quand il est là on est heureux et on est triste quand il n’est pas là. D’un seul coup, ce rôle merveilleux cesse. Il n’a plus envie que je sois là. Quand il part, et que je propose de l’accompagner, je sens qu’il n’a pas envie de me voir. Quand on va faire une balade, il n’a pas envie d’être avec moi. À ce moment, je ne suis plus désiré et quelque chose se fissure.

Tu dis dans le texte, que pour toi, l’enfance est une série de morts successives. C’est un concept à la fois terrifiant et très pertinent.  

C‘est presque quelque chose que j’ai théorisé, l’envie de garder l’enfant à chaque âge qu’il avait. Il était merveilleux à 3 ans, je le garde. À 6 ans, je le garde. On aurait tous des dizaines d’enfants ! À l’inverse, on doit faire le deuil de l’enfant qu’il était à chaque fois. Je n’ai eu qu’un enfant, à 40 ans. Quand on a plusieurs enfants, je crois qu’on est prêt à revivre intensément chacun de ces moments. Moi, je n’ai pas eu le courage. À chaque étape passée, c’était terminé. J’ai parfois encore maintenant la nostalgie à en chialer de sa petite bouille à 3 ans, des moments où il commençait à s’exprimer, de ses 8 ans. Moi, tout me plaisait. À chaque moment de vie, je n’ai rien raté. J’ai tout fait avec lui. Je me souviens des entrainements de foot entre 6 et 8 heures au stade, dans le froid et sans lumière. Il n’y avait qu’un seul père, accoudé à la rambarde, à gueuler, moi ! Un vrai emmerdeur ! Une mère juive comme je dis souvent, avec ce petit côté envahissant, pesant, par moments. Cette idée de deuils successifs est très ancrée chez moi. Je n’ai gardé que des photos de ces périodes, pas de films. Mais j’ai des souvenirs très vivaces. De se dire que l’on ne connaitra plus jamais cette personne, c’est une épreuve pour les parents. Cette tristesse de voir que ce n’est plus la même personne, l’enfant lui ne l’a pas au contraire. Parfois j’évoque un souvenir où j’étais en admiration devant lui. Et lui, comme il n’a plus rien à voir avec cet enfant,  il se moque de cette personne qu’il était. Il l’assassine presque sous mes yeux !

Comme lors de l’épisode de la nage, où comme père, tu descends de ton piédestal. 

Les rapports s’inversent. Le père le ressent. Je ne sais pas si les enfants aussi. Il a peur pour moi pour la première fois. Quoiqu’il en soit, désormais, c’est un peu comme s’il sentait mes faiblesses. Hier, on marchait dans la rue et une voiture est passée trop près de moi. Il a eu le réflexe de me tirer vers lui par la manche. Un vrai geste de père.

À la fin du livre, tu te demandes ce qui restera de ce voyage. Aujourd’hui, je te repose la question. 

Déjà, je me suis débarrassé du mythe pur et absolu de l’île, du ressourcement et de la virginité. C’est un lieu de confrontations : il n’y a pas de repos possible. On n’est jamais hors de soi, on est tout le temps en plein dedans. Je suis content d’avoir vécu cette expérience. C’était à la fois ce que j’attendais et ce que je redoutais. Chaque jour était une épreuve, mais une épreuve au paradis, dans un lagon à 30 degrés. Tout ce que je raconte est arrivé. J’ai voulu raconter ces moments de vie construits pour que cela foisonne. Je ne voulais pas être le père qui pleurniche sur son fils. Je voulais être sincère. Et je crois que l’humour m’a sauvé du pathos que je redoutais.  Quant à Antoine, je suis content d’avoir emmagasiné ce capital d’émotions communes et de souvenirs à partager, ces rencontres que l’on peut se remémorer. Pour lui, c’était un petit paradis. Quand on en reparle maintenant, j’ai un peu l’impression d’ouvrir  le capot. Là-bas, il ne me disait pas ce qu’il ressentait. J’ai eu un peu peur de lui avoir fait un cadeau empoissonné. Au retour, il n’a plus été un bon élève. Jusqu’à cette année de 4ème, il était très attentif en cours, genre premier de la classe. Le séjour et l’adolescence ont décuplé son fort sentiment d’indépendance et sa défiance à l’autorité. Mais finalement, ça a été très positif. Voir comment il est, la personne qu’il est devenu, est un vrai soulagement. Cela lui a beaucoup apporté dans son rapport à l’autre, notamment de vivre et de partager le quotidien de gens dotés d’une culture radicalement opposée, et d’un niveau de vie différent. Sur place, l’eau est rare, l’électricité n’est pas un dû. Cela lui a élargi le regard et permis de se départir de sa vision occidentale des choses. Cette île restera pour lui un point de fixation. Un autre mode de vie est possible. Et c’est déjà beaucoup.