L’ŒDIPE EST UN SPORT DE COMBAT

Arrêt sur une expression courante, autant employée pour évoquer la relation de l’enfant à son père ou mentor, que le célèbre « couper le cordon » qui désigne le fait de se départir d’une (trop) forte emprise maternelle.


Non, ce n’est pas chez George Lucas qu’est née cette idée qu’il faudrait «tuer le père» pour s’en affranchir et devenir un homme. Mais bien chez Freud, “père“ de la psychanalyse, que ses successeurs sont d’ailleurs nombreux à avoir essayé de faire disparaître à leur tour, et à leur façon, en dézinguant allègrement une bonne partie de ses procédés et théories. Ce bon Sigmund donc, a justement beaucoup misé sur la question du complexe d’Œdipe, d’où surgit directement ce besoin, certes symbolique, d’éradiquer le père pour s’assurer la possibilité d’être un adulte relativement équilibré. Quoique névrosé, car  on l’est tous, c’est bien connu !

  • Le mythe d’Œdipe

Pour mieux comprendre l’expression “Tuer le père“, petit détour et retour aux sources du parricide : le mythe d’Œdipe. Alors que Jocaste, reine de Thèbes, attend un enfant, son mari le roi Laïos consulte le devin Tirésias. Celui-ci lui annonce l’effroyable oracle des dieux : ce fils tuera son père et épousera sa mère. Pour échapper à cette destinée, Laïos transperce les chevilles de son nourrisson et les relie par une lanière. Puis il confie à son serviteur Naubolos le soin d’aller le suspendre à un arbre pour que les bêtes sauvages le dévorent. Pris de pitié pour le tout petit, Naubolos l’éloigne, s’arrange pour qu’il soit trouvé et devienne finalement le fils du roi et de la reine de Corinthe, Polybos et Périboea. Ce couple bienveillant, qui n’arrivait justement pas à avoir d’enfant, saisit ainsi sa chance, baptisant le bébé Œdipe (« pieds enflés » en grec) à cause de ses évidents stigmates.Devenu un jeune homme, Œdipe apprend sa destinée par la Pythie de Delphes. Après avoir découvert la prophétie, il décide pour s’y soustraire, de quitter Corinthe et ceux qu’il pense être ses parents, Polybos et Périboea. Empruntant le chemin de Thèbes, le jeune homme bouleversé croise sans le savoir, son père Laïos qui se met brutalement en travers de sa route. Il le tue, non conscient d’avoir ainsi réalisé la première partie de la prophétie. Avant d’arriver à Thèbes, il débarrasse la ville du Sphinx, monstre sanguinaire qui dévore les voyageurs incapables de résoudre ses énigmes. Les thébains, reconnaissants à l’égard du héros, le portent au pouvoir et lui font épouser Jocaste. Sa mère. La prophétie s’est pleinement réalisée et la suite de l’histoire, profondément tragique, est à la hauteur du sordide de la situation.

  • Le complexe d’Œdipe

Freud a donc repris à son compte ce mythe antique pour en tirer ce qui deviendra l’un des fondements de la psychanalyse : le fameux complexe d’Œdipe. En bref et tel que le père de la psychanalyse a pu le définir, il s’agit chez l’enfant de ce « désir inconscient d’entretenir un rapport sexuel avec le parent du sexe opposé et celui d’éliminer le parent rival du même sexe. » En résumé, Freud considère que l’enfant, entre 3 et 5 ans, éprouve inconsciemment des pulsions sexuelles pour le parent du sexe opposé, et en conséquence, des pulsions meurtrières à l’endroit du parent du même sexe qui occupe la place convoitée. Ce complexe serait naturellement éliminé sauf si, refoulé, il avait laissé des traces dans l’inconscient. Dans la continuité, “Tuer le père“ serait une étape symbolique nécessaire pour se développer favorablement, se (re)construire et s’affirmer en tant qu’adulte. Une étape qui permet d’anéantir la figure omnipotente du père pour se délester de son influence, et créer un nouveau rapport plus équilibré, moins compulsif et plus raisonnable. Longtemps appréhendé, grâce (ou à cause) de Freud, comme la pierre angulaire de toute histoire personnelle, le complexe d’Œdipe a depuis, été largement contesté, au profit des théories de l’attachement, plus simples et plus sérieusement renseignées dans la littérature scientifique.

  • Tuer les nouveaux pères ?

Faut-il pour autant rejeter en bloc la conception freudienne ? Face au modèle du pater familias tout puissant, distant et dur, qui régnait en maître il n’y a pas si longtemps, “tuer le père“ peut apparaître comme une étape symbolique nécessaire pour ne pas se comporter en adulte écrasé, incapable d’être vraiment. Aujourd’hui, les nouveaux pères incarnent en revanche l’espoir d’un nouvel élan, d’une paternité sincère, positive et affectueuse. D’une paternité qui serait d’ailleurs capable de se tuer elle-même, du moins de mourir un peu, naturellement, en se métamorphosant lorsque l’adolescent en aura besoin. S’effacer pour le laisser prendre sa place, faire ses propres choix… Devenir en somme.

 

 

 

 

 

 

 

 


Texte : Christine Sanchez Gaspard – Illustrations © Denis Carrier pour daron

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