Darons du bout du monde

Paysan birman de l’éthnie Paho et son fils, rencontrés entre le village de Kalaw et le lac Inlé en 2015. © Géraldine Rué pour daron


Ma vie est comparable à celle d’un oiseau migrateur voyageant d’un pays à l’autre toujours en quête d’expériences nouvelles et toujours plus immersives. Partout où je vais, j’essaie ainsi de partager un moment de vie avec une communauté qui vit ailleurs et surtout autrement. En dix années à sillonner le monde, j’en ai connu des hommes qui comme vous ont endossé la lourde responsabilité de père de famille. Curieusement, je les ai tous trouvés différents, et pourtant chaque fois un peu les mêmes… Parmi ces rencontres, je me souviens d’un père inuit qui partait de longues heures en mer avec ses deux enfants sur un petit kayak en peau de phoque pour qu’ils apprennent à chasser le narval, simplement muni d’un harpon. Quand je lui faisais remarquer que cette pêche avait l’air dangereuse, il me répondait « Oui, et elle est parfois mortelle car l’animal peut d’un seul coup d’incisive crever l’embarcation. Mais cet apprentissage est le moyen le plus efficace de faire d’eux des adultes autonomes, car beaucoup d’Inuits sont devenus dépendants des aides du gouvernement danois et se sont déconnectés de leurs traditions.» Au Liban, j’ai rencontré le dernier fabricant de chapeau labbadeh, une tradition qui remonte à l’époque phénicienne. Quel désarroi je déclenchais en lui demandant si son fils prendrait la relève ! Considérant son savoir-faire comme ce qu’il avait de plus précieux à transmettre, le pauvre homme désespérait que sa descendance se soit choisie une autre carrière, brisant ainsi une longue lignée familiale. Ses derniers espoirs reposent à présent sur son jeune neveu, et il prend plus soin de lui que de ses propres enfants. Dans la jungle équatorienne, j’ai connu un Amérindien shuar qui avait abandonné ses deux garçons dans la forêt pendant une semaine, passage initiatique à l’âge adulte. L’un d’eux n’est jamais revenu, sans doute mangé par un animal sauvage. « L’esprit de l’anaconda a préféré le garder avec lui » fut la seule et unique réaction du père. J’ai aussi fait la connaissance d’un paysan laotien à la fois triste et heureux de se séparer de son fils aîné en l’envoyant dans un monastère à l’autre bout du pays. « Je ne sais même pas quand je le reverrai… C’est une décision difficile mais au moins, je suis certain qu’il pourra étudier et choisir son avenir. Il ne sera pas obligé de travailler la terre comme moi! ». 

« L’esprit de l’anaconda a préféré le garder avec lui »

En Israël, j’ai campé dans le désert du Néguev chez un chef bédouin devant faire face à la sédentarisation progressive imposée à son peuple par l’État hébreu. Malgré les difficultés, il restait optimiste et se concentrait sur des solutions adaptées à l’avenir de ses huit enfants, comme par exemple les inscrire dans une école israélienne pour qu’ils parlent l’hébreu en plus de l’arabe, et ne soient pas marginalisés. «Ils doivent apprendre à vivre avec leur époque et son contexte politique, c’est comme ça… Mais de temps à autre, je laisse s’échapper mon troupeau de dromadaires dans le désert pour qu’ils apprennent à les retrouver. C’est ma manière à moi de m’assurer qu’ils perpétuent la grande tradition des Bédouins nomades. » Des souvenirs variés qui ont en commun des pères voulant tous à leur manière le meilleur pour leurs enfants, même s’ils vivent dans des contextes culturels, politiques, économiques ou écologiques différents. Dans chaque numéro de daron, je ferai le portrait d’un père. Comment vivent-ils, que souhaitent-ils transmettre à leurs enfants, comment les aident-ils à construire leur avenir, passent-ils leur temps libre avec eux ? Autant de questions que je poserai afin de savoir ce qui préoccupe ce daron du bout du monde. Mes prochains voyages me conduiront en Arménie, à Bahreïn, au Kirghizistan, à Hawaï, en Amazonie ou encore en Jamaïque. Je prévois d’y rencontrer un berger nomade, un père marié à deux femmes ou encore un shaman leader spirituel de son village. A suivre…


Musicienne de formation, c’est en faisant un terrain au Pérou en tant qu’ethno-musicologue que Géraldine Rué se fait piquer par la fièvre du voyageur. Aujourd’hui, cela fait plus de dix ans qu’elle parcourt le monde pour l’observer et l’écouter, notamment sur le blog Voyages du Monde Décollage immédiat, qu’elle anime depuis 2012.

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