Breaking dads : La mort télévisuelle du patriarcat

2015 a signé la mort symbolique du modèle paternel popularisé par les divertissements familiaux télévisuels. Bill Cosby et Stephen Collins, les patriarches chéris de générations entières biberonnées au petit écran, ont détruit leur personnalité publique à la disgrâce de scandales sexuels à peine concevables et encore moins pardonnables. Les repères s’effondrent, et avec eux, le confort rassurant de séries soudainement flanquées d’une aura glauque. Les multi rediffusions s’arrêtent nettes, laissent un vide béant. Fort heureusement, depuis l’infanticide originel de Twin Peaks, les plus grandes séries contemporaines nous préparent à la décomposition du patriarcat.


  • Les Sopranos (1999-2007)

Le mafieux Tony Soprano est sur le point de passer capo. Tout irait pour le mieux si la pression professionnelle, accentuée par son manque de légitimité auprès de son Oncle Junior et de son horrible mère, ne lui provoquait des crises d’angoisse de plus en plus inquiétantes. À son corps et se réputation défendants, Tony entre en thérapie. Comme dans Breaking Bad, le poids du monde semble peser sur les épaules d’un adolescent fragilisé au niveau physique, affublé du même prénom que son imposant patriarche. Toute l’éducation d’Anthony Jr et de sa sœur Meadow repose sur une hypocrisie intenable : Les gosses sont élevés selon la bonne morale religieuse des canons traditionnels italo-américains, et dans le secret de plus en plus dur à tenir des activités de leur père. Anthony Jr est l’ingénu de la maisonnée, moqué par sa sœur pour son aveuglement quant à l’origine de leur train de vie. Meadow, elle, aura compris la situation depuis bien plus longtemps mais s’en accommode. Pour AJ, l’adolescence ressemble à l’âge ingrat, avec problèmes de poids, rixes à l’école, et, plus globalement, contestation de l’autorité pour cause de modèle paternel à double tranchant – Tony Soprano est à la fois une menace sourde, à la vraie nature délicate à appréhender, et un menteur pathologique auquel il est encore plus délicat d’accorder sa confiance. Sans surprise, la vraie relation père-fils de la série se nouera entre Tony et Christopher, une complicité affective et criminelle amenuisée, à force de trahisons.

  • Six Feet Under (2001-2005)

Nate Fisher s’en retourne dans sa ville natale pour l’enterrement de son père, tué dans un accident de la route. Après des années d’absence, le fils aîné retrouve sa mère, son frère David et sa sœur Claire, tous rassemblés par le sort dans l’entreprise familiale de pompes funèbres. Rarement série n’aura autant célébré la vie face à la mort. Tout (re)démarre donc à la disparition physique du père, lequel reviendra au long de la première saison sous forme d’une présence rieuse de voir son fils éloigné découvrir des pans cachés de sa vie. Réunion tardive autour d’affinités découvertes trop tard, sans amertume, avec un sourire d’une merveilleuse tristesse irradiant le visage de Nate. Passées une saison 2 correcte, une saison 3 qui s’égare, et une saison 4 de retour dans le droit chemin, la série d’Alan Ball se termine sur un dévastateur requiem final, dont toute une génération de spectateurs peine encore à se remettre – vous le sentez, ce frisson dans la nuque, lorsque retentissent les premières notes de générique de fin chanté par Sia ? SIA, foutredieu. L’unité familiale se réinvente sous les assauts de la maladie, du drame, de la quête de l’apaisement pour quitter ce monde en paix.

  • Arrested Development (2003 – )

La dynastie Bluth vacille de son piédestal lorsque le père, George Senior, est arrêté pour détournement de fonds (entre autres). Son seul fils à peu près stable, Michael, tente de redresser la barre et de responsabiliser la maisonnée, en vain. L’hilarante sitcom de Mitch Hurwitz pose la question directement : et si l’essence d’une famille dysfonctionnelle résidait avant tout dans la classe sociale ? Et si le capitalisme sauvagement dérégulé déteignait sur le portrait de la famille américaine modèle ? Les trois fils – Michael, le travailleur, Gob, le “magicien“, Buster, le quasi autiste avec un Oedipe gros comme le Texas – passent une grande partie de leur temps à quémander l’attention paternelle, quand George Senior ne cherche que des moyens de s’évader, au sens propre comme au figuré. À l’image de ce modèle chancelant, les fils Bluth ont pour l’essentiel pourri dans l’aisance financière, jusqu’à ne devenir que des parasites pseudo mondains fuyant tout raccord avec la réalité extérieure – voir à ce titre comment Gob passe son temps à fuir son fils non reconnu, Steve Holt. Dans une saison 4 peut-être encore plus méchante que les autres, Michael, oie blanche aux maladresses souvent pardonnées, cède à la facilité et devient un Bluth comme un autre. Un objectiviste, un égoïste rationnel ne visant que son bonheur propre sans se soucier des autres. Logiquement, la saison se conclut par un coup de poing de son fils George Michael à ce père devenu indigne.

  • Breaking Bad (2008-2013)

Walter White se découvre un cancer en phase terminale. Sur un coup de tête, il envoie valdinguer ses deux jobs pour se reconvertir cuistot de crystal meth. Ses talents de chimiste, son association avec le petit dealer Jesse Pinkman et un don certain pour se sortir de situations inextricables vont l’amener au sommet de la chaîne narcotique.Jusqu’au dernier épisode, l’anti héros de la série de Vince Gilligan n’aura eu de cesse de répéter qu’il faisait tout cela « pour sa famille ». Face à la morgue de son épouse terrifiée par l’homme qu’il est devenu, Walter avouera in fine avoir persévéré par goût et ambition personnels. Sa famille sera ironiquement la grande sacrifiée de son odyssée criminelle, avec une épouse au bord de la crise de nerfs, un rejeton dont il ne comprendra aucun des signaux, un nourrisson qu’il tentera de kidnapper avant de céder aux supplications de sa femme. Dans un épisode crucial, Walter se sert d’un site d’appel aux dons, monté par son fils Walter Jr, pour blanchir son argent sale. Le “succès“ du site attire l’attention des médias locaux. Tandis que son fils se répand en compliments sur la ténacité et l’affection de son paternel en réponse aux questions d’une reporter, la caméra zoome lentement sur le visage livide du baron de la drogue. Il est déjà trop tard. La saison suivante, le fiston consommera la rupture à venir en décidant de se faire appeler « Flynn », comme pour tuer ce père qui ne veut plus mourir.

  • True Detective saison 2 (2015)

Le meurtre d’un notable met en péril la construction d’un chantier routier, autour duquel se déploient plusieurs cercles d’influence tous plus corrompus les uns que les autres. Des flics brisés et un ancien gangster enquêtent. Quasi unanimement détestée dès ses dix premières minutes par des snipers critiques à la gâchette beaucoup trop facile, cette saison 2 a pris le risque sans doute pas assez calculé de sortir du nihilisme poisseux pour s’en aller frayer du côté d’un désespoir existentiel profondément lié aux affres de la parentalité. Est-il possible d’aimer l’enfant d’un autre ? La paternité résout-elle miraculeusement tous les problèmes ? Un père qui ferme les yeux sur le traumatisme d’un enfant par commodité est-il toujours un père ? Le mal se transmet-il de génération en génération de politiciens ripous ? Amateurs de questions dérangeantes, vous voilà servis, privés de réponses satisfaisantes, et livrés en pâture à des scènes profondément inconfortables, tel que ce moment de malaise entre Colin Farrell et ce bambin dont il se sent si éloigné, sous la surveillance pesante d’une auxiliaire d’éducation. La rédemption aurait pu se trouver au bout du chemin, si les personnages n’étaient déjà des cadavres en devenir, dont les souvenirs d’une enfance meurtrie annoncent leur propre mort en filigrane.

  • Mad Men (2007-2015)

Créatif en chef de l’agence publicitaire Sterling Cooper, Don Draper est l’homme absolu, le mâle alpha du virilisme des années 1960, le visage carré, le costume impeccablement taillé, un verre de whisky dans une main, une cigarette dans l’autre. Mais ce Don Draper n’est que la façade avantageuse d’un individu infiniment plus complexe, pris en étau dans une société en mutation. L’épisode pilote tient lieu de note d’intention. Don Draper exhale le pouvoir, la confiance en soi, la flambe des aventures sans lendemain. Il séduit une jeune femme, partage sa couche. Le spectateur l’imagine enchaîner les conquêtes sans fin, la conclusion de l’épisode le voit rentrer au domicile conjugal, embrasser sa femme trompée et saluer ses enfants rapidement. Plus la série avance, plus la duperie derrière le personnage de Don Draper se dévoile, de révélations en aveux. Son identité est trouble, réinventée sur les cendres d’une enfance aride dont il redoute plus que tout de reproduire les abus sur sa propre progéniture. Comme chez les Sopranos, la fille, Sally, se révèle la moins dupe, la plus à même de comprendre son père, dans tous ses paradoxes et contradictions.

  • Les Simpsons (1989- )

Une famille d’Américains très moyens, Marge et Homer Simpson et leurs enfants Lisa, Bart et Maggie, vivent d’incroyables aventures très souvent liées à l’actualité socio-politique des Etats-Unis, sans que le passage du temps ne les fasse vieillir. De tous les personnages évoqués dans ces pages, Homer Simpson est perçu et présenté de prime abord comme le plus idiot, le plus paresseux, le plus irrécupérable produit de l’aliénation sociale d’une Amérique reaganienne qui pensait, à tort, que ses rejetons s’épanouiraient dans la compétitivité du marché de travail et que le bonheur en jaillirait de toute part. C’est bien simple, son image de père la plus répandue dans l’inconscient collectif le voit étrangler son fils après l’une de ses multiples provocations. Cette triste parodie de col bleu semi alcoolique s’est atténuée au fil des saisons, Homer devenant une figuration du fameux Candide de Voltaire ou de l’Idiot de Dostoïevski, le couillon souvent magnifique qui révèle l’absurdité du monde dans lequel il vit, qui peut se ruer tête baissée dans un piège tout désigné pour sa veulerie de façade mais qui, au final, mettra toujours sa famille au premier plan.  Malgré l’âge et le côté rouleau compresseur d’un show devenu phénomène de société, cette humanité reste sans doute le plus beau doigt d’honneur adressé par Matt Groening et sa bande au cynisme de l’époque.

  • South Park (1997- )

Quatre sales gosses d’une petite ville du Colorado, Stan, Kyle, Kenny et Eric, vivent d’incroyables aventures de plus en plus liées à l’actualité socio-politique des Etats-Unis au fil des années, sans que le passage du temps ne les fasse vieillir. Dans la foultitude de personnages secondaires apparus au fil des quelques 19 saisons, Randy Marsh prend une importance particulière à compter de l’épisode Bloody Mary, au point de voir émerger des épisodes entièrement conçus autour de sa personnalité d’éternel ado irrécupérable. La raison en est simple, les créateurs du show, Trey Parker et Matt Stone, ont désormais son âge. Au-delà d’une identification lambda, s’exprime dans les sempiternelles erreurs de Randy le souhait diffus de ne jamais grandir, de fuir ses responsabilités pour courir à la recherche de sa jeunesse perdue. Le père de Stan est ainsi toujours le premier à s’emparer d’un phénomène de mode, pas tant pour se rapprocher de sa progéniture que par désir égoïste de se prouver qu’il est toujours dans le coup. Ses enfants se retrouvent généralement en première ligne des dommages collatéraux de ses crises de la quarantaine à répétition. Du côté des autres enfants, le bilan paternel n’est guère plus reluisant : les pères de Kyle et Kenny sont respectivement des caricatures autocentrées d’avocat juif et de chômeur alcoolo, tandis qu’Eric Cartman, le plus psychotique du lot, se voit carrément nié tout référent – au terme d’un twist admirablement lamentable, et, qui sait, féministe dans le sens ressenti par les auteurs, Cartman apprend que sa mère est hermaphrodite. Ou, plus tard, qu’il aurait tué son vrai père, l’aurait cuisiné en chili pour le donner à manger à son ennemi juré Scott Tenorman. Dans les deux cas, le travail d’analyse de cette génération s’annonce gigantesque.


Textes : François Cau • Illustrations : Mainger pour daron