Cinématographiquement, il existe deux Judd Apatow. L’auteur dramaticomique aux fortes inclinations autofictionnelles, et le Pygmalion virtuose de plusieurs générations de comédiens. Partant de cette observation, la question s’installe, pernicieuse : Et si Judd Apatow était meilleur producteur qu’auteur ?


40 ans, toujours puceau, En cloque, mode d’emploi, Funny People, 40 ans : mode d’emploi. Non contents d’exciter l’absence d’imagination des titreurs français, les quatre premiers longs-métrages de Judd Apatow ont imposé la méthode du créateur omniscient dans les mœurs de production (Crazy Amy, son cinquième, reste un cas à part puisqu’il ne l’a “que“ réalisé). La recette n’évolue que précautionneusement : un argument a priori dramatique détourné par un ouragan de vannes parfois borderline, de fortes inspirations autobiographiques, une place de plus en plus resserrée pour l’improvisation au fur et à mesure que le Apatow scénariste gagne en confiance. Sans oublier, pour les mauvaises langues, une demi-heure de trop dans chaque film. Que les esprits chagrins le souffrent ou non, cet épanchement dans des durées supérieures à deux heures caractérise justement le cinéma de Judd Apatow. Son ampleur narrative le distingue du tout venant trashy-comique ou des toutes petites voix du cinéma indépendant contemporain made in Sundance – à ce titre, voir à quel point les derniers films de Joe Swanberg (Ivresse entre amis, Digging for fire…), tournés selon les mêmes principes, s’effondrent au bout de vingt minutes. La différence entre Joe et Judd ? L’expérience de vie, peut-être, le soutien artistique de ses proches, éventuellement (l’épouse d’Apatow et ses filles apparaissent dans ses films, tout comme les jeunes comiques révélés par ses soins), l’acuité du regard et le talent, sans doute. Le mélange subtil de ces quatre éléments s’avère encore plus vraisemblable. Au royaume de la petite bourgeoisie blanche privilégiée, élevée dans une bulle et contrainte de grandir trop vite sous le poids des responsabilités qui s’accumulent, Judd Apatow est la voix la moins obscène, la plus modeste, la plus réaliste et, cerise sur le gâteau, la plus drôle.

Affaires de famille

Dans ses propres films, la part autobiographique s’assume comme une contrainte dramatique, un ancrage dans une réalité pourtant refusée par les personnages principaux, auxquels s’identifie sans ambages l’ami du petit déjeuner en famille, l’ami Apatow. Les personnages de Seth Rogen dans En cloque, mode d’emploi et de Paul Rudd dans 40 ans : mode d’emploi, sans être pour autant des reflets respectueux à 100%, s’infusent du poids de ses expériences personnelles, de sa relation avec l’actrice Leslie Mann et leurs deux filles. Dans les deux cas, l’immaturité de façade cède vite sous la pression du monde adulte, du compromis avec ses codes. L’apparence du happy ending s’accompagne d’une impression douce-amère, d’une forme de renoncement faute de pouvoir concilier vie de famille et aspirations post-adolescentes.

Entre les deux, Funny People semble mettre sur un pied d’égalité la paternité biologique avec le rôle de Pygmalion joué par Judd Apatow depuis la série Freaks and Geeks, dans laquelle se sont révélés les James Franco, Jason Segel, et Seth Rogen, le fils spirituel. La relation entre ce dernier et le personnage joué par Adam Sandler ne laisse planer aucune ambiguïté sur la part d’autofiction concédée par Apatow dans l’écriture du script, jetant par là même un voile de gros doute limite infamant sur la façon dont l’auteur se voit. Plus qu’une projection de sa complicité avec Sandler (qui remonte aux bancs de la fac), il n’est pas interdit de voir en Funny People un portrait en négatif de l’auteur, littéralement ressuscité par le sang neuf des jeunes pousses alentour dès que le cynisme menace de prendre le dessus.

Crise de la trentaine, de la quarantaine… 

Cette projection fantasmatique, Judd Apatow l’exprime surtout dans ses œuvres de producteur et de ghost writer supputé. La patte d’un corps étranger se ressent surtout dans les fictions gangrenées par l’immobilisme de leur tête d’affiche. Pour voir toute la bonne influence dont la touche Apatow peut se réclamer, il suffit d’observer les nuances tonales des saisons 3 et 4 de Girls, partiellement scénarisées par ses soins, ou de savourer Rien que pour vos cheveux, le seul film regardable d’Adam Sandler en dix ans… avec Funny People.

Un an après les aventures du Zohan, Judd Apatow produisait et scénarisait le génial Walk Hard : the Dewey Cox Story, biopic d’un artiste fictif à la croisée de Johnny Cash, Bob Dylan, Ray Charles ou même Brian Wilson, parodie aussi passionnante en version courte qu’en version longue, pour une fois. Pourquoi ? Parce que l’exercice permet à Judd Apatow de lâcher la bride, d’embrasser la matière cinématographique à pleine bouche sans que sa street cred d’auteur n’en soit entachée. Moins projection qu’extrapolation sur l’idée d’un double maléfique, Walk Hard tourne tout entier autour du thème de la paternité, source à la fois de traumatisme et de fuite en avant pour son héros. Quand bien même le registre de la caricature franche et assumée devrait proscrire toute analyse, difficile de ne pas voir dans la rédemption finale la touche de moraliste presque contraint d’Apatow, telle qu’elle finit toujours par rejaillir dans ses mises en scène.

Il produira par la suite pas moins de quatre films reproduisant le même schéma narratif : une vedette imbue d’elle-même chute du sommet et se reconstruit tant bien que mal pour reconquérir les cîmes, après avoir atteint le level supérieur d’éthique. Anchorman 1 & 2 (Présentateur vedette : La Légende de Ron Burgundy et Légendes vivantes),Talladega Nights: The Ballad of Ricky Bobby (Ricky Bobby, roi du circuitet Get him to the Greek (American Trip ) échappent miraculeusement aux affres de la répétition, quand bien même ils vibrent tous de la même trouille du manquement paternel. Judd Apatow regrette tous les jours d’avoir grandi trop vite, et il a dans le même temps parfaitement conscience du prix et des risques d’une retombée en insouciance adolescente. De ce paradoxe naît la définition trouble de la maturité selon Apatow, à déguster dans sa veine autobiographique bourgeoise ou dans ses contributions à quelques-unes des meilleures comédies de ce siècle encore trop jeune.

Texte : François Cau

Cet article n’est pas tiré d’un numéro de daron. Il est exclusivement réservé à www.daronmagazine.com