LE GUIDE DU MAUVAIS PÈRE DE GUY DELISLE : Père et impairs

Guy Delisle est un mauvais père et il le revendique.  Il a même publié un guide en trois volumes où il égrène quelques-unes de ses idées pour bien s’amuser en paternant au détriment de ses progénitures. Rencontre. 

J’imagine que vous mettez en scène votre vie. Mais jusqu’à quel point ce que vous racontez est vrai ?

Guy Delisle  : Ces anecdotes ne relèvent jamais de la pure fiction et prennent toujours appui sur un événement réel. Parfois, je couche les épisodes tels que nous les avons vécus, notamment ceux où je dis quelque chose que je ne devrais pas, quand j’encourage par exemple mon fils à taper sur le punching ball en pensant qu’il tape sur sa soeur. D’autres fois, je m’éloigne de la réalité pour broder, comme lorsque je propose à mon fils d’essayer la tronçonneuse. Je lui ai bel et bien proposé de la tester, mais je ne lui aurais jamais donnée. Quant à l’huile de moteur dont j’enduis mon bras dans cette histoire pour lui faire croire que je me suis amputé par accident, ce n’est jamais arrivé. J’ai évidemment pensé à la blague en constatant à quel point l’huile de moteur est rouge, mais jamais je ne l’aurais faite. En tous cas, je laisse assez souvent tomber des anecdotes que je n’arrive pas à transformer en bonne histoire, de la même manière que je n’ai jamais réussi à écrire une histoire de pure fiction. Ca ne marche jamais, j’ai toujours besoin d’un socle réel.

L’écriture de ce livre a t-elle changé votre comportement vis à vis de vos enfants ? Provoquez vous des situations par exemple ?

J’ai surtout déployé des antennes, je me montre plus attentif, en quête de matière première pour l’écriture. Pourtant, ce n’est pas forcément dans ces périodes là que ça se passe. En ce moment, par exemple, je bosse sur un autre projet, je me montre moins attentif et pourtant la vie continue de me proposer des petites anecdotes incroyables que je prends en note même si je ne pense pas pour l’instant réaliser de 4ème tome.

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Vos enfants connaissent-ils ces livres ?

Guy Delisle  : Au début, je ne voulais pas qu’ils les lisent car ces livres étaient destinés à un lectorat adulte. Mais j’ai découvert que certains de leurs camarades de classe leur en parlaient à l’école. La situation n’était pas terrible. Je leur ai donc expliqué ce que je faisais et j’ai commencé à écarter certaines histoires qui pourraient leur faire du tort à l’école, comme les anecdotes de pipi au lit, ou ce genre de chose. De la même manière, l’histoire où je dis à mon fils « Bonne nuit, Bouboule », je l’ai publiée parce que nous avons ri tout les deux de la blague, mais j’avais conscience que je touchais aux limites de l’intimité. Globalement mes enfants ont été élevés en ayant conscience de mon métier. Je les ai intégrés très vite à mon oeuvre. Au début, ils pensaient que je dessinais uniquement pour eux, et un jour, ils ont compris que c’était en fait mon métier. La semaine dernière, j’ai été invité à faire un atelier dans la classe de ma fille et elle se montrait attentive.

Comment est née l’idée de ces carnets ?

Quand nous vivions à l’étranger, je me suis par la force des choses retrouvé au foyer à m’occuper des enfants pendant que ma femme travaillait, ce que je raconte en partie dans mes deux derniers carnets de voyage. Ce n’est pas une situation que j’ai choisie, je pensais d’ailleurs travailler sur mes projets à la maison, avant que l’expérience ne me démontre que ce n’était pas possible. J’en ai pris mon parti pour passer le plus de temps possible avec mes enfants. Là, j’ai pris conscience du caractère cocasse de notre vie de famille, le tempérament bavard de mon fils par exemple. Je glissais quelques unes de ces anecdotes dans mes carnets de voyage mais ce n’était pas forcément le lieu. Mais après l’écriture de Chroniques de Jérusalem, qui était un format long, au ton politique, un peu épuisant, j’ai eu envie de passer à un format court, et plus léger. J’ai alors posté l’anecdote sur la petite souris qui oublie de venir prendre la dent de lait de mon fils sur internet et j’ai été bombardé de commentaires de parents aussi gentiment laxistes que moi. Mon éditeur m’a alors proposé de continuer ce récit pour en faire un livre.

Quel commentaire de lecteur vous a le plus étonné ?

Evidemment, j’ai reçu un jour le message outré d’une personne qui n’avait pas du tout perçu le caractère volontairement comique et exagéré de mes histoires. Mais le commentaire qui m’a le plus marqué est celui d’un père soulagé de découvrir que j’étais capable de me montrer sous un autre jour. Dans mes carnets de voyage, je me décris en effet un peu comme un père modèle. Or, sa femme les lisait et me prenait apparemment comme modèle en lui disant de temps en temps : « Regarde comme lui s’occupe bien de ses enfants ». Avec mon Guide du mauvais père, il pouvait désormais se défendre et en semblait ravi.

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Propos recueillis par Stéphane Beaujean.

Ouvrages :  Le Guide du Mauvais père de Guy Delisle aux éditions Delcourt (3 vol.)