Témoignage. Les questions éthiques que pose la gestation pour autrui éclipsent souvent la réalité des familles homoparentales. Or derrière les Pour et les Contre qu’il ne nous appartient pas ici d’arbitrer, il y a des hommes, des femmes, des enfants, des vies qui se jouent. Benoit et Pierre, heureux papas de deux fillettes de quatre mois nées de GPA aux Etats-Unis, reviennent sur leur histoire.


« A la trentaine, j’ai songé avoir des enfants, et puis cette envie je l’ai un peu oubliée, parce que l’adoption n’existait pas pour nous, parce que la GPA, je n’en avais jamais entendu parler », relate Benoit (40 ans). « Le mariage, je n’y tenais pas plus que ça, mais avoir des enfants au sein d’un couple, une famille, c’était très important pour moi », affirme quant à lui Pierre (34 ans). Leur rencontre, puis la relation qui s’installe à Paris où Pierre, lyonnais, a rejoint Benoit, enfin l’extension des droits des homosexuels, grâce à Christiane Taubira, concourent à mettre la question à l’ordre du jour.

La solidité de leur couple constitue un préalable pour les deux hommes qui prennent le temps de mûrir leur projet : quatre ans au total, deux pour se décider, deux pour le mener à bien. Il y a quelques années des collègues de Benoit avaient recouru à la GPA, lui laissant entrevoir que c’était possible. Mais « je n’ai pas l’esprit pionnier, je préfère emprunter des chemins balisés » concède-t-il. Cela lui semblait loin, onéreux, semé d’embûches. Il avait aussi peur de l’intolérance en France. « Benoit bloquait sur le côté ‘interdit’ se souvient Pierre, c’est quelqu’un de très droit. Tous les deux, on est aussi particulièrement proches de nos mères, alors on s’est beaucoup demandé si on avait le droit de priver des enfants d’une figure maternelle ».

Dans cette période de doute qu’ils jugent saine, nécessaire, l’association APGL(1) les oriente et les encourage. Puis arrive ce dîner chez leurs amis bellevillois qui ont récemment accueilli deux enfants nés de GPA. Ce soir-là, l’atmosphère tendre et joyeuse de leur jeune famille, son « évidence » annihile leurs réserves. Quelques semaines après, observant le ballet des familles dans un parc d’Amsterdam, ils décident de sauter le pas. «Il faut avoir une part d’inconscience, reconnaît Pierre, on se met sur la paille et cela peut très bien ne pas fonctionner ». Charlie et Bianca, tout sourire dans les bras de leurs papas, ne perdent pas une miette de la conversation.

« Dans les dîners, on débattait d’une question de société alors qu’il s’agissait de notre vie intime.» 

S’ensuit une année à éprouver leur volonté au contact de leurs proches dont l’enthousiasme se révèle à géométrie variable. Expliquer, répondre aux objections, ils s’y prêtent volontiers tout en regrettant, parfois, une certaine confusion entre le général et le particulier. « Dans les dîners, on débattait d’une question de société alors qu’il s’agissait de notre vie intime », relève Benoit. Parallèlement, ils envisagent la phase pratique. Pas question de surfer sur le malheur des femmes aussi ils éliminent les pays comme l’Inde ou l’Ukraine. Seuls le Canada et les Etats-Unis offrent selon eux des garanties suffisantes quant au relatif désintéressement de la mère porteuse. En Caroline du Nord, où ils choisissent de se lancer parce que la GPA y est particulièrement encadrée, contractualisée, on passe en revue les comptes bancaires et les emprunts de la candidate qui doit par ailleurs se soumettre à un examen psychologique et être déjà maman. Coût d’une GPA (hors frais de déplacement et de logement sur place) : 120 000€, dont un quart seulement pour la mère porteuse. Une sélection des prétendants qui se fait ainsi par l’argent et un business très lucratif pour les cliniques. Cet aspect a d’abord rebuté Pierre et Benoit lorsqu’ils se sont rendus sur le site contributif de référence Men Having Babies (2) et qu’ils ont mené leurs premiers entretiens avec des agences. « On recevait un accueil très commercial à l’américaine : ‘it’s great, so amazing’… bref, on manquait d’un discours de vérité ».

Ils se souviennent, émus, de leur premier skype avec cette femme mariée « qui a voté Trump et a des armes chez elle, mais avec qui nous nous sommes retrouvés sur l’essentiel ».

Un ami les met alors en relation avec Sandrine Levy, une Française installée aux USA qui a elle-même été mère porteuse et coordonne des GPA. Ils s’entendent, et hop ! c’est parti pour les tests sanguins, les spermogrammes (qu’il convient de se faire prescrire par un généraliste) – autant d’examens qui seront à doubler aux Etats-Unis, les dons de sperme, le choix de la clinique (rencontrée discrètement dans un lobby d’hôtel, à l’occasion d’un congrès à Paris), de la donneuse d’ovocytes (à laquelle Benoît et Pierre ont demandé de s’inscrire sur un registre au cas où leurs filles s’interrogeraient sur leurs origines biologiques) et de la mère porteuse. C’est d’abord cette dernière qui accepte ou non de voir son dossier présenté à un couple, lequel prend ou non contact avec elle. Benoit et Pierre ont écarté deux profils qu’ils estimaient fragiles avant de porter leur choix sur Jean. Ils se souviennent, émus, de leur premier skype avec cette femme mariée « qui a voté Trump et a des armes chez elle, mais avec qui nous nous sommes retrouvés sur l’essentiel » assure Pierre. Dans la foulée, sa banquière de famille accepte de financer leur projet… à un taux immobilier. « La réaction de cette femme, ça m’a fait chaud au cœur » tient à dire Mathieu. Les deux futurs papas ont assisté à la naissance, pratiqué le peau à peau avec leurs bébés dans une chambre voisine de celle de Jean qui a donné le deuxième biberon. Enfin l’avocat américain s’est occupé de légaliser la filiation devant le juge : reconnaissance sur le ventre au cours de la grossesse puis, les enfants nés, rattachement, tests ADN à l’appui, de chaque petite fille à son père biologique. Comme ils ont dû, pour les besoins de la GPA, se marier sur le sol américain, il suffit maintenant à Benoit et Pierre d’adopter l’un et l’autre, la petite fille qui ne leur est pas rattachée et de faire retranscrire cet acte d’adoption en France.

(1) AGPL, Association des parents et futur parents gays et lesbiens www.agpl.fr

(2) www.menhavingbabies.org

Les prénoms des personnes interrogées ont été modifiés afin de préserver leur anonymat. 

 

Sandra de Vivies est journaliste spécialisée littérature & idées, avec un tropisme pour les questions interculturelles : immigration, identités multiples, Europe… et les modes de vie émergents. Daronne de quatre enfants, elle ne mange pas d’animaux, mais retrouve aisément l’usage de ses canines en cas de présence prolongée d’opposants politiques.