Parce que l’intime n’est pas féminin, parce que l’ éducation sexuelle des enfants et des adolescents, c’est comme les tâches ménagères, ça se partage, et parce que certains hommes ont encore du mal à parler – que ce soit entre eux, avec leur partenaire ou avec leurs enfants – de sexualité, de corps, de puberté, de plaisir, de désir ou encore de consentement, Camille Emmanuelle, journaliste et auteur spécialiste des questions de sexualités, tentera chaque mois de répondre à une question sur “la chose“. Aujourd’hui, les règles. 


Stéphane a 42 ans. C’est un ami. Il est éditeur à Paris, il a deux enfants, et il est divorcé. Quand sa fille de 10 ans est venue le voir il y a quelques semaines, et lui a demandé : «Papa, c’est quoi, VRAIMENT, les règles ? C’est fait de quoi ?», il s’est retrouvé comme un con. Parce que, en 2017, les règles sont quasiment absentes des films et des séries. Parce que dans la publicité pour serviettes hygiéniques le liquide est toujours bleu. Parce que si vous tapez «règles» dans Google Images, vous tombez sur des centaines de photos de femmes pliées en deux sur un canapé, qui ont l’air très constipées, et des dizaines d’autres de femmes boulimiques, hystériques ou ultra-agressives envers les hommes. Exemple : La femme pendant ses règles représentée en T-Rex sanguinaire. C’est hilarant. Parce qu’au bureau, les femmes chuchotent quand elles demandent un tampon. Parce que les femmes, au resto, prennent leur sac à main pour aller aux toilettes, quand elles ont leur règles, pour éviter de montrer en public… un simple tampon. Parce qu’on ne voit pas les règles mais qu’on ne les nomme pas non plus. On dit « mes machins », « mes ragnagnas ». Nos grands-mères se disaient « indisposées ».

Bref, parce que les règles sont encore aujourd’hui un tabou, il est normal que Stéphane soit resté coi face à la question de sa pré-ado (et un peu gêné, il me l’a avoué). Beaucoup d’hommes ne connaissent absolument rien à ce que vit la moitié de l’humanité tous les mois pendant 40 ans, et certains partagent même l’opinion de M. Garrison, personnage de South Park « Je n’ai aucune confiance en des êtres qui peuvent saigner cinq jours sans en crever ». Voici donc quelques éléments de réponse si vous vous retrouvez un jour dans la même situation que Stéphane. Il faut rappeler bien sûr ce qu’est un cycle menstruel  de 28 jours (même si chez les ados, c’est plus irrégulier). Pendant treize jours le cerveau qui envoie des hormones qui stimulent dans les ovaires la croissance des futurs ovules, puis la chute hormonale, qui se produit lorsqu’il n’y a pas fécondation, chute qui déclenche la destruction des couches superficielles de la muqueuse utérine, et bim, c’est les règles. Mais il faut aussi rappeler de quoi est fait le sang menstruel. De nombreuses jeunes filles (et femmes) sont persuadées que c’est sale, que c’est plein de bactéries cheloues, que ça pue, etc. C’est faux : à partir du moment où on change régulièrement de protections, et qu’on a une hygiène normale, le sang menstruel n’a rien de crado. Les règles sont constituées par le revêtement intérieur de l’utérus, ou «endomètre», fine dentelle de cellules gorgées de sang. Les règles, c’est donc du sang ET des cellules endométriales. Cette composition explique que les règles puissent avoir un aspect diffèrent (plus ou moins fluides, plus ou moins épaisses, avec des caillots, par exemple) selon les femmes ou selon les mois – c’est-à-dire, selon que l’endomètre se soit beaucoup épaissi ou non au cours du cycle précédent. Par ailleurs on perd en moyenne 50 ml de sang soit, pour vous donner une idée, un dixième d’une petite bouteille d’eau minérale. Que dalle.

Si vous apportez ces réponses à votre fille, vous allez la rassurer : Elle ne va pas paniquer si elle voit lors de ses premières règles un petit caillot de sang au fond de la cuvette, elle va moins se sentir honteuse si elle tâche les draps, elle ne va pas penser qu’elle va perdre des litres de sang chaque mois. En l’informant correctement sur les règles, en lui donnant une vision dédramatisante et positive de la puberté, vous lui donnerez les clés pour qu’elle puisse, plus tard, aborder ces changements sans crainte. Vous lui permettrez d’aimer son corps, son sexe, et ses hormones, même si ceux-ci, les petits bâtards, vont tous les mois lui donner des crampes et l’envie de bouffer des pots entiers de Nutella. Ou des burgers. Ou des chips. Bref, vous lui apprendrez que la honte des règles est une construction culturelle, et que la connaissance du corps, elle, est une force.

Le tabou des règles ? On s’en tamponne.


Camille Emmanuelle, 36 ans, est journaliste, chroniqueuse et auteure. Un jour, un « hater » sur Twitter l’a traité de « journalope » à la suite d’un article qu’elle avait écrit sur les théories de la Manif pour Tous. Camille a adoré ce néologisme haineux et en a fait son étendard. Elle travaille autour des questions de sexualités, de culture érotique, de culture porn, de féminismes, et de genre.